—On ne prévoit jamais toute l'étendue de la méchanceté des hommes!
—Que voulez-vous dire?
—Oh! rien de particulier… Je parle de la méchanceté des hommes, c'est une façon de dire: il y a de fières canailles!
—Que s'est-il donc passé?
—Mais je ne dis pas qu'il se soit passé quelque chose.
—Les hommes sont-ils méchants? reprit grand'mère. Ils sont lâches plutôt… Ah! je vous concède qu'ils peuvent commettre bien des atrocités quand ils se sentent en nombre et que quelqu'un donne le branle. Il suffit d'un individu intéressé à mal faire: les autres suivent comme un troupeau de Panurge, mais sans se rendre compte de ce qu'ils font.
Mon grand-père était pur optimiste. Il n'avait eu toute sa vie que des déboires, ayant passé cinquante ans dans les affaires, ayant été volé toujours, ruiné dix fois, garanti seulement par l'âge de recommencer l'aventure. Il se flattait d'avoir connu bien des gens aimables et ne gardait rancune à personne. Les événements ne le touchaient plus que rétrospectivement, en évoquant le souvenir d'une anecdote qui, comme au théâtre et dans la littérature de son temps, se terminait toujours bien.
Il en raconta que nous avions entendues vingt fois, mais qui allégèrent l'embarras où nous mettait le tourment de mon père. Et après le déjeuner, voyant que l'on manquait d'entrain, il nous dit:
—Allons fumer un cigare chez les Plancoulaine.
—Déjà? fit mon père.