Mon père se leva et marcha. Il étouffait. Il ne pouvait pas parler. Grand'mère s'était tue. Il y eut un silence.

Le pas de mon père faisait osciller des carafons sur le buffet; les carafons se joignaient et tintaient; il s'approcha du buffet pour les séparer. Puis il alla au feu, qu'il remua avec les pincettes. Il regarda plusieurs fois sa femme; elle baissait les yeux sur ses ongles, qu'elle polissait de la paume de la main. Il se calmait peu à peu. La nouvelle avait été vraiment un peu forte. Lui qui s'attendait toujours à tout, n'avait pas certainement prévu cela.

Si cette nouvelle n'eût excité en lui que l'indignation, il n'eût pas été si malaisé de la recevoir! Il n'y avait qu'à s'emporter et à flétrir de quelque apostrophe cinglante l'audace des Plancoulaine. On pouvait encore se taire et résumer par un mince pli de la lèvre, plus jovial que dramatique, l'étendue du dédain qu'une telle démarche inspire. Lorsque, peu de temps auparavant, sa belle-mère avait osé lui faire entendre que cette brouille ne saurait durer, il l'avait quasiment mise à la porte.

Mais, aujourd'hui, la proposition de paix, émanée du camp ennemi tout-puissant, soulevait une autre tempête dans l'esprit des assiégés affamés, réduits, et qu'une guerre civile honteuse allait dévorer. Quelques mois en deçà, mon père méprisait la paix, parce qu'il avait encore son foyer. Sa femme lui était alors un soutien; elle souffrait de la même blessure d'amour-propre que lui-même; elle s'alimentait de la même douleur quotidienne. Avec elle il pouvait prendre patience, espérer encore, caresser le rêve de la maison Colivaut à lui, de son crédit se relevant dans la ville par la seule possession de cette maison, qui aux yeux de tous serait la victoire. Or, il était sur le point de perdre cette femme; il la sentait anémiée par la solitude, aveulie par le désœuvrement, sans énergie désormais pour résister à la tentation la plus élémentaire. Le salut? mais c'étaient les relations! Une visite par jour, quelques applaudissements au piano, et Troufleau reprendrait à ses yeux tout juste l'importance qu'il méritait, celle d'un bon garçon complaisant et doux, engoncé dans une redingote ridicule, et, qui plus est, réellement épris d'une autre femme. Que l'on temporisât, au contraire, trois semaines encore, huit jours, trois jours peut-être, et le dépit pour la jeune femme de ne point assister à la soirée s'en mêlant, tout était pour lui perdu irrémédiablement.

On venait lui offrir la paix!

Tous ses instincts, tout son sang, tout ce qui en nous est de l'homme, repoussait cette paix avec le plus absolu dégoût. Il ne comptait pas de Jean-Bart parmi ses ancêtres; mais il comprenait en ce moment-là le plaisir frénétique qu'il y a à faire sauter son vaisseau. Son caractère était grandi par le malheur; la persécution le tirait du commun; son isolement prolongé commençait de lui faire entrevoir les choses d'un point de vue plus élevé que l'utilitarisme vulgaire.

Il leva les yeux, un court instant, sur sa belle-mère, qui venait lui proposer cette indigne paix. C'était la plus honnête femme du monde; et du fond du cœur elle désirait cette paix. Était-ce vertu chrétienne? pardon des injures? conseil du prêtre? Peut-être. Était-ce élan naturel chez cette vieille femme qui ne pouvait se résoudre à mourir ennemie de son amie?—Et il pensait à son attachement personnel pour Clérambourg.—Était-ce vertu bourgeoise, diplomatie de ces femmes qui ont beaucoup vécu et se rendent compte de certaines nécessités de la vie sociale? Sa belle-mère n'était pas une femme supérieure, mais elle avait très vif le sens des réalités, de ce qui arrive malgré tout, de ce qu'il vaut mieux accomplir aujourd'hui, parce que la force des choses vous contraindra à l'exécuter demain dans des conditions plus fâcheuses. Jusqu'où allait la pensée de grand'mère? Elle avait déjà à peu près tout prévu.

Mon père parut se réveiller:

—Qu'est-ce que tout cela signifie?… Que veut dire ce raccommodement?…

—Laissons de côté les sentiments, dit grand'mère, puisque vous m'avez chassée à coups de balai lorsque j'ai pris la peine de vous avertir que ces gens-là ne voulaient point votre mort. Tout le mal a été fait, croyez-moi, non par les Plancoulaine, mais par d'autres, par une foule d'individus plus royalistes que le roi, qui ont tenu à montrer du zèle… Mais laissons de côté les sentiments. Entre nous soit dit: le talent de votre femme n'a pas été remplacé là-bas… Autre chose: On n'a pas lieu d'être satisfait de votre collègue Courtois.