On voyait aussi remonter régulièrement, le soir, les personnes qui avaient passé l'après-midi chez les Plancoulaine.
Le dimanche, toute cette rue ainsi que la place étaient envahies par une mer de blouses bleues empesées et miroitantes à la lumière; cela faisait un grand bruit monotone que dominait le tintement des cloches à l'heure de la grand'messe ou des vêpres; un courant de fidèles traversait cet océan, et on en pouvait suivre la trace sombre au milieu des blouses étincelantes, comme on distingue l'eau du fleuve longtemps encore au milieu de la mer.
Il est vrai que nous avions désormais M. Fesquet pour voisin. Mais, lorsque le vent a tourné au beau, le plus petit nuage gris disparaît de l'horizon. M. Fesquet, dans les premiers jours de notre installation, avait essayé de venir, comme par le passé, se poster, les mains aux goussets, sous notre balustrade, et nous ne l'en avions point empêché. Cependant il n'y revint pas. On supposa que le soleil ardent, dont les branches de l'orme et du marronnier l'abritaient autrefois, le grillait depuis l'élagage. Mais, par les temps couverts, il n'y revint pas non plus. On l'apercevait derrière le rideau de vitrage, et il regardait petite-maman, mais sans impertinence et sans haine; tout au contraire, on eut lieu de supposer que la vue d'une jeune femme jolie lui était agréable et l'adoucissait.
IV
M. Gantois, le juge de paix, avait une maison de campagne à trois kilomètres de Beaumont; il s'y rendait en voiture, avec sa femme, environ deux fois la semaine, dès que la saison le permettait. Pour gagner leur propriété, M. et madame Gantois devaient passer sous nos yeux. Toutes relations étaient brisées d'eux à nous depuis l'impertinente visite de madame Gantois.
Nous vîmes plusieurs fois le juge de paix et sa femme sans que l'un d'eux levât seulement la paupière. Un jour, il échappa à madame Gantois un coup d'œil; nous la regardions tranquillement; elle détourna aussitôt la tête. Une autre fois, ce fut M. Gantois qui ne sut pas contenir sa curiosité; son regard et celui de petite-maman se croisèrent. Il crut devoir saluer. De ce jour, le couple salua quand nous étions sur la terrasse. Mon père s'y trouva par hasard: ces messieurs échangèrent un coup de chapeau, mais ces dames un premier sourire. M. Gantois fouettait volontiers son cheval; en passant rapidement, il adressait un bonjour de la main, qu'il n'eût osé à une plus lente allure. Par un après-midi orageux, nous étions tous les trois sur la terrasse, guettant un souffle d'air. Le ciel se chargeait. Le soleil s'obscurcit. Mon père dit:
—Tiens! les Gantois se risquent; ils vont être pris par le grain.
Les Gantois montaient la rue; le cheval, agacé par les mouches, tantôt piquait de l'avant, tantôt se rebiffait et stoppait. Au pied de la terrasse, où la voie tournait, l'animal secoua la crinière et s'arrêta. Spontanément? C'est très possible. Quatre pas à peine nous séparaient des voyageurs. M. Gantois salua et dit:
—Mauvais temps!…
Et comme nous ne refusions pas d'entendre sa parole, il nous salua de nouveau.