Petite-maman ne fut pas flattée à l'excès de posséder l'amitié de madame Bodichon. Mon père fut très mécontent des gambades des petits Hurtu. Le pire fut que cette société, chez nous, se grossissait de semaine en semaine. On n'imagine pas combien de personnes aimaient le clair de lune, la rêverie du soir à la fraîcheur, sur la terrasse, ni combien il y avait de «garnements» avides de gambader dans un beau jardin. Nombre de familles aussi,—amies, celles-là, des Plancoulaine—éprouvaient à déblatérer contre eux une satisfaction égale à celle de madame Gantois. Ces dernières vinrent timidement, et une à une, après avoir constaté que les Plancoulaine, avisés que les Gantois nous voyaient, ne leur en tenaient pas rigueur. Ce n'était pas ceux que nous avions eu jadis le plus de plaisir à voir, qui venaient ainsi, et mon père les méprisait, parce qu'il n'aimait pas médire des Plancoulaine, ni même de son confrère Courtois. Il n'osait défendre sa porte, parce que, malgré tout, il avait été flatté qu'on vînt le voir après un si long jeûne; ensuite parce qu'il avait connu combien la solitude était pernicieuse à sa femme: et il fallait bien qu'il préférât cette racaille à la compagnie d'un jeune homme, même honnête.
On venait donc. Nous avions du monde. On caquetait beaucoup. Et les affaires aussi reprenaient. C'était l'été; la maison était délicieuse. Chez nous, plus d'apparence de tristesse. Il y avait même espoir que, dans l'affluence qui peuplait la terrasse, un tri pourrait être fait et qu'un noyau s'y pourrait former qui, avec le temps, se mesurerait au noyau Plancoulaine.
Mais mon père disait:
—Suppose une alerte: que l'un de ceux qui viennent ici et qui vont aussi chez Plancoulaine soit mis à la porte de chez lui, et tu verras la débandade!
—Oh! toi, disait sa femme, tu as toujours été, au fond, de ceux qui croient qu'on ne peut se passer des Plancoulaine!
—Moi?… La preuve du contraire, c'est que…
—Oh! oh! faisait la petite-maman d'un air entendu, je te connais!
Elle réfléchissait, puis elle disait:
—Le fait est qu'ils n'ont tous que les Plancoulaine à la bouche.
—Il faudrait être sourd pour ne pas s'en apercevoir!