Trois jours après, nous étions sur la terrasse, comme de coutume, à l'heure de la tombée de la nuit sur la ville. Les conseillers municipaux se trouvaient au complet devant le café. C'était le soir du vote. Grâce aux «plus imposés», le principe de la restauration du presbytère avait été adopté, à une faible majorité. On entendait les éclats de ces messieurs battus. Nous vîmes monter du bas de la rue M. Clérambourg. Il revenait de chez les Plancoulaine; ordinairement il rentrait chez lui par les petites rues. Il passa, haut et magnifique, au travers des vapeurs odorantes de l'absinthe anticléricale, et évita de tourner la tête, ostensiblement. Ces messieurs, qui pareillement l'évitaient, tout à coup, d'un mouvement d'ensemble digne d'un corps de ballet s'attachèrent à ses pas: au lieu de prendre la rue qu'il habitait, M. Clérambourg montait droit chez nous. Il donnait à sa visite un caractère politique.

Entre mon père et lui la conversation fut la même que s'ils ne se fussent point quittés. Peu à peu M. Clérambourg reprit ses visites du soir. Comme les autres, il était un homme d'habitudes, et ces soirées avaient dû beaucoup lui manquer.

Sa présence à la maison donna à notre groupe une sorte de consécration, une légitimité. Ce n'était plus un groupe d'occasion, de complaisance: les éléments qui l'avaient composé tout d'abord, tels que les Bodichon et les Hurtu, s'éloignèrent d'eux-mêmes; ils tombèrent on ne sait pourquoi ni comment: ils furent éliminés. La tentative de l'ancienne marchande de drap et de la femme du greffier pour pénétrer dans la «société» était encore manquée.

De ce phénomène le docteur Troufleau, seul, parut s'apercevoir et s'inquiéter. Mais lui-même espaçait ses visites, et il fut vu, une fois, à l'heure de l'absinthe, assis au café.

Troufleau ne nous dit pas adieu; il ne rompit pas; mais on sentait qu'il était perdu pour nous. C'était le seul qui se fût montré un ami, le seul qui entendît l'amitié dans le sens de dévouement absolu à une personne, et non dans celui d'alliance pour faire figure en commun. Il ne partageait pas les idées de mon père, et il était demeuré attaché à mon père, contre toute la ville, et contre ses propres intérêts: il nous avait été héroïquement fidèle, on peut le dire, car sa fidélité, par un tour perfide du destin, avait failli l'entraîner, envers son ami même, à la plus grande trahison; il s'était vu clairement chaque jour au bord de l'abîme, et ayant le vertige, et ne pouvant pas reculer; et il n'était pas tombé. Eh bien! mon père, qui était lui-même, pour Clérambourg, capable d'une amitié pareille, ne regretta pas le docteur Troufleau. Il ne le regretta pas, parce que la sympathie ne se fonde pas sur la raison: il n'avait jamais eu plaisir à la compagnie de Troufleau. Quant à la petite-maman, absorbée par son nouveau train de maison, elle prit garde à l'absence de son ami, mais sans grand dommage. Il était bien vrai que l'inclination qu'elle avait éprouvée pour lui ne provenait que de la solitude, de l'oisiveté et de l'ennui.

VI

Que manquait-il désormais à mon père?

N'avait-il pas atteint le comble de ses vœux?

Il possédait la maison Colivaut. Il avait des relations. Il avait recouvré son ami Clérambourg.

Sa femme lui disait quelquefois: