—La vue est vraiment belle d'ici; on ne se lassera jamais de le dire…

Il se donnait de petites tapes sur la poitrine. L'émotion de «la visite» l'oppressait, et il avait de la peine à marcher. Qu'il ne pensait donc guère au paysage!

Dans le faubourg une difficulté surgit. Entrerait-on chez les Plancoulaine par la ferme, qui était le chemin des familiers de la maison, celui que nous suivions autrefois; ou bien ferait-on le grand tour par le parc? Le choix de l'entrée familière pouvait être fâcheusement interprété. Celui de l'autre nous entraînait loin, et sous les yeux de badauds qui nous contemplaient avec force curiosité et commentaires. Il y eut désaccord. Mais les gens du bourg sortaient de plus en plus nombreux et se montraient, la main sur la bouche, «les Nadaud sur leur trente-et-un qui vont se jeter dans les bras des Plancoulaine!»

Mon père vira brusquement par le chemin de la ferme.

Nous soulevâmes le loquet, sans sonner; nous parcourûmes le petit corridor aux poussins; nous prîmes garde de ne pas nous mouiller les pieds dans la cour, où poules et dindons picoraient. Une grille franchie, nous voilà dans la cour des communs où l'on avait coutume de caresser les chiens en s'annonçant par des: «Tout beau! tout beau! Holà! Tom, mon bon Tom!… Azor! viens çà, ma bête!…»

Tom était là; mais Azor était remplacé par deux colleys écossais du plus beau poil, qui, ne nous ayant jamais vus, firent retentir d'aboiements les environs. Nous étions tellement préoccupés que nous ne pensâmes même pas, au milieu de ces chiens, à la sœur de Paletot. On croyait entrer sans tambour ni trompette; tous les domestiques furent dehors. Ils restèrent un court moment, ébaubis, puis rentrèrent. Pierre, le valet de chambre, vint à nous.

Mon père se disait: «Faut-il demander à Pierre si monsieur et madame Plancoulaine sont visibles et faire passer sa carte? ou bien faut-il se laisser conduire, sans souffler mot, comme si nous n'avions jamais cessé de venir?» Ce dernier parti fut adopté. Nous avions déjà fait plusieurs pas, Pierre allant devant nous, quant tout à coup mon père ne put s'empêcher de dire:

—Et vous, Pierre, ça va toujours?

Pourquoi fit-il cette question qui ne rimait à rien et qui gâchait l'espèce de désinvolture de notre entrée par la ferme? Il fallait admettre la fiction que nous faisions une visite ordinaire, une visite de tous les jours, ou bien la rejeter tout à fait.

Pierre, supérieur, comprit que mon père ne se possédait pas et jugea convenable de ne point répondre directement à une question personnelle; mais, arrondissant la bouche pendant qu'il poussait devant nous une porte matelassée, il dit: