—Je m'étais bien douté… quand j'ai vu la bourriche…
Nous étions dans le petit salon aux tapisseries. Il y avait là les deux jumeaux Courtois, en uniforme de collège; ils étaient côte à côte, le dos à plat sur le siège d'un divan, les quatre jambes en l'air contre le mur; le bas de leur pantalon retombait et l'on voyait leurs chaussettes et leur peau; ils ne nous firent pas l'honneur de se déranger; mais ils riaient follement d'être vus dans cette attitude.
On entendait un murmure de voix venant du grand salon.
Pour moi, j'avais du coup perdu la tête; je ne savais ce que je faisais. Mes yeux se portèrent instinctivement vers le point le plus redoutable, c'est-à-dire M. Plancoulaine. Il occupait toujours la même place, à proximité d'un piano à queue. Il était fort rouge. D'un coup d'œil rapide, il reçut l'impression de l'acte de vasselage que nous venions accomplir, et puis il fit comme s'il ne nous avait pas vus, et continua de causer très fort avec un jeune homme aux cheveux roux qui avait le cou long et une pomme d'Adam volumineuse. Mais madame Plancoulaine s'avançait déjà et nous tendait la main de la manière la plus aimable. Elle m'embrassa; je reconnus le chatouillement du poil nombreux qu'elle avait au menton; puis elle me lança si fort sur son mari que je faillis m'étendre sur le parquet. J'ai cru comprendre, depuis, qu'elle tenait à ce que son mari m'embrassât avant d'être abordé par mon père, afin de ne pouvoir lui faire trop mauvaise mine pendant qu'il tiendrait son fils dans ses bras. M. Plancoulaine m'attrapa au moment où je glissais et m'éleva pour m'embrasser. J'entendis qu'il disait à mon père: «Bonjour, Nadaud,» dans mon oreille. Peut-être profita-t-il de ce qu'il employait ses deux bras à me soutenir pour ne point lui donner la main. Toujours est-il qu'il ne la lui donna pas, et ne me posa à terre que pour saluer petite-maman.
L'ordre était rétabli. Chacun recommençait à causer.
Il y avait là le neveu Moche et «les fillettes» qui ne se mariaient toujours pas; il y avait toute la famille Capdevielle et l'institutrice anglaise, les Gantois, madame Gentil, le colonel Flamel, les trois jeunes sœurs du docteur Chevalière, que l'on pressait de questions parce que le bruit courait que déjà leur frère, malgré ses succès, quittait Beaumont, pour s'installer à Paris. A notre grand regret, nous ne vîmes ni la cantatrice ni M. Théodore: ils étaient justement en excursion.
Madame Plancoulaine remarqua que nous étions isolés, et elle vint entretenir la petite-maman; elle lui parla de la saison et de sa toilette. Petite-maman répondait sur un ton cérémonieux qui lui donnait l'air d'une étrangère. Mon père, pour n'être pas muet, essayait d'attraper une bribe de la conversation et d'y prendre part. Il cherchait des yeux un secours. Que Clérambourg n'était-il là! il fût venu lui parler sans doute. Gantois s'en gardait bien, ainsi que nombre d'autres «ralliés» à notre cause depuis que nous habitions la maison Colivaut; ni eux ni Gantois ne risquaient un geste en notre faveur chez M. Plancoulaine, tant que le maître n'aurait pas témoigné qu'il admettait le «transfuge» à résipiscence.
Dans un de ces moments d'accalmie que subit une conversation nombreuse, on entendit contre la porte du salon le choc d'une bombe; la porte s'ouvrit, et les jumeaux Courtois, formant une seule boule, roulèrent sur le parquet. Ils jouaient aux lutteurs; ils se tenaient à bras-le-corps, fort étroitement, et, la cloison franchie, ne se lâchaient encore pas. M. Plancoulaine se leva tout debout et jura comme autrefois:
—Nom d'une boutique! fichez-moi le camp d'ici tous deux, grands nigauds!
Le papa Courtois n'était pas là; les relations, comme on nous l'avait dit, devaient être froides avec le notaire; il envoyait, il est vrai, ses fils, mais M. Plancoulaine était pour eux sans égards.