Nul indice ne pouvait nous être plus favorable, puisque M. Plancoulaine virait d'un notaire à l'autre. Mon père dut reprendre courage.
Il était très ennuyé de n'avoir ni dit un mot à M. Plancoulaine ni reçu un mot de lui. Il manœuvrait pour s'approcher de lui chaque fois qu'il y avait un mouvement dans les groupes. Il se rendit utile en allant refermer la porte, que les jumeaux avaient laissée entr'ouverte. Quand il se retourna pour reprendre sa place, je vis qu'il payait d'audace: un tabouret turc, qui servait à déposer un plateau, était libre près de M. Plancoulaine; il s'y dirigea tout droit. Je le suivais des yeux; je me disais: il tourne sa langue et prépare le mot qu'il va adresser à l'ogre en s'asseyant; car, il n'y a pas à dire, s'il va s'asseoir là, c'est pour entamer le feu. Ou on lui répondra, ou bien non; et alors nous n'avons plus qu'à nous retirer; nous en sommes de nos frais de bourriche.
Il s'assit et se tourna rapidement vers la grosse face bourrue et rouge de M. Plancoulaine, en ouvrant la bouche; un son en sortait que je n'étais pas seul à épier. Mais M. Plancoulaine, qui n'avait pas eu l'air de le voir et ne l'avait peut-être pas vu, adressa au même instant un «Chut!» impératif à toute l'assemblée; le jeune homme au long cou calait sa pomme d'Adam avec le talon de son violon.
Le morceau parut long. Dès qu'il fut achevé, grand remue-ménage. Mais le jeune musicien, qui semblait dédaigner tout le monde, s'emparait aussitôt de M. Plancoulaine comme de l'auditeur le moins profane; et il lui parlait dans le nez, avec passion, avec volubilité, avec énervement. Il éclaircissait par la parole ce que sans doute on n'avait pu comprendre, à cause de la nouveauté de son art. Son nez se pinçait, ses narines frémissaient, de grosses veines en zigzag se gonflaient à ses tempes. Il chantonnait tel passage où il avait voulu faire entendre le bruit de la rue de la grande ville, le matin, avec le lourd vacarme des camions et des omnibus, le pas des chevaux de fiacre, le cri des marchands ambulants et jusqu'à la démarche hâtive et légère des trottins. Il disait:
—Leurs bottines ne sont pas neuves, entendez-vous bien? Ce ne sont pas des bottines de femmes élégantes, qui sont tenues en forme par l'embauchoir; ce sont des bottines dont l'empeigne est élargie, qui ont été souvent à l'eau et qui, dans la boue de la rue Montmartre, font «pfoui… pfoui…».
Plusieurs personnes affirmaient qu'elles comprenaient parfaitement; mais le musicien n'en croyait rien, et il suait sang et eau à donner à son explication une nouvelle vigueur. Il avait aperçu petite-maman, et, probablement parce qu'il la trouvait jolie, il s'adressait à elle, ce qui la fit pénétrer dans la conversation générale.
L'excellente madame Plancoulaine, en maîtresse de maison accomplie, ne perdait pas un détail de ce qui se passait; elle devinait l'angoisse de mon père; elle le secourut.
Elle arriva sur nous, trottinant entre les groupes, et me demanda si j'avais goûté. Mon père lui dit que oui; elle ne voulut point l'entendre; elle m'entraîna par la main et prit le bras de mon père, sous prétexte de nous montrer quelque chose «qui en valait la peine».
—Quant à votre femme, dit-elle, on se l'arrache. Laissons-la.
Elle nous mena à la salle à manger et courut au buffet. Elle en tira une terrine de terre brune vernissée qui portait un animal couché, grossièrement modelé sur le couvercle. Elle découvrit la terrine: