—Eh! mangez donc! dit-elle; il faut bien fêter le retour de l'enfant prodigue…
Elle sourit et s'éclipsa sur cette bonne parole.
Le retour de l'enfant prodigue! Ce fut là-dessus que nous fûmes laissés vis-à-vis du pâté de gibier provenant de la bourriche. Matière à méditation! Mon père mangeait, ma foi, pris à la succulence de la terrine. Méditait-il?
Il ne songea pas à s'offusquer du sens donné par madame Plancoulaine à la brouille que terminait le fait de manger ce pâté; c'est qu'il mendiait plus bas encore! C'est qu'étant venu ici, s'étant informé de la santé du domestique, ayant mangé dans la main de la maîtresse de maison, une chose lui manquait: un mot du maître, l'estampille de la réconciliation.
Nous rentrâmes au salon.
Le jeune homme à la pomme d'Adam suppliait petite-maman de se faire entendre. Il arrivait de Paris et ignorait la délicatesse de notre situation. La jeune femme se dérobait, faisait des façons, était fort embarrassée. M. Plancoulaine dit tout à coup:
—Jouez donc, madame, je vous en prie.
Elle n'avait plus qu'à obéir. Elle ôta ses gants et s'assit au piano. Mon père retourna à son tabouret, près du maître. Il n'eut pas à parler à M. Plancoulaine; sa femme entamait une rhapsodie de Liszt.
Elle avait au piano l'audace d'un rossignol qui chante; elle ne doutait point d'elle et jouait avec une facilité si heureuse qu'elle obtenait grâce devant tous. Elle massacrait Beethoven, mais interprétait un Chopin, un Liszt, et les Tchèques et les Russes avec une liberté qui vous laissait stupéfaits, incertains, mais ravis.
Elle plaisait au jeune musicien. Il donna le signal des applaudissements, se leva, parla encore, caractérisa avec feu la nature de ce talent, qui, disait-il «avait l'odeur du steppe». Tout le salon pour petite-maman eut un moment les yeux du jeune musicien. M. Plancoulaine, flatté d'avoir fait entendre «quelqu'un» à un artiste de Paris, applaudit lui-même.