Cela lui donna l'idée de revoir le cadran. Elle me prit la main, et nous nous en approchâmes. J'avais assez grandi pour avoir toute la tête au-dessus de la table; Marguerite se pencha sur moi, son menton s'appuyant sur mes cheveux, et mon menton à moi sur le cadran. Je sentais le souffle de Marguerite, et sa main sur mon épaule. Un frisson me passa par tout le corps. Elle me dit:
—Est-ce que vous avez froid?
Non! je n'avais pas froid! Nous étions là tous les deux sur cette pierre où je m'étais accoutumé à voir une sorte d'intermédiaire entre le Ciel et moi, où j'attendais depuis si longtemps un mot qui s'inscrivît là pour moi, à côté de la vieille sentence latine. Marguerite, pour moi la créature la plus sublime et la plus belle que j'eusse connue, Marguerite ayant trouvé sa vocation, et toute radieuse de l'avoir enfin trouvée, Marguerite n'était-elle pas la voix d'en haut qui allait prononcer le mot magique qui épargne aux enfants passionnés les inquiétudes de l'adolescence?
Elle brûlait en effet de faire sa confidence à tous ceux qu'elle voyait; je crois qu'elle l'eût faite aux roseaux. Tandis que j'étais là, tremblant, haletant, savourant d'avance le souffle qui m'allait enchanter, elle me dit sur le front:
—Riquet! tu sais, je me marie!
Puis plus bas, plus mystérieusement, et cette fois dans l'oreille, où je sentis ses lèvres:
—… Avec le docteur Chevalière!
Et elle m'abandonna tout à coup. Elle avait rougi en disant le nom de celui qu'elle aimait.
Tel était l'aboutissement de toutes les fièvres de Marguerite Charmaison. Adieu images d'Œdipe et de Newman! adieu mourant lord Wolesley! adieu Kant! adieu revendications féminines! adieu grand Art! Elle avait rencontré un beau jeune homme; elle l'aimait; elle l'épousait.
Quand ces dames nous quittèrent, je m'en allai sur la terrasse et m'accoudai à la balustrade. Marguerite descendait la rue avec sa mère.