Mon père fut successivement interrogé par plusieurs de ces messieurs qui se postaient devant lui ventre à ventre, avec un air de confidence, et à qui il semblait répondre évasivement, en levant les sourcils très haut, dirigeant loin son regard et écartant les deux bras. Et la double ride profonde qu'il portait à la racine du nez se creusait. On lui parlait de la maison Colivaut.
J'aperçus M. Clérambourg, toujours informé de tout, qui opposait à une question sans doute indiscrète une main rigide, tendue en écran, tandis qu'il fermait les yeux dans l'attitude du Génie gardant le secret de la tombe. M. Plancoulaine et le neveu Moche s'imposaient une réserve dont ma famille s'effraya.
Pourtant, un signe de bon augure était que le Courtois n'avait pas paru. Qu'il eût mis ses gants dans sa cour, c'était possible; mais qu'il se dirigeât vers ici, en somme, cela demeurait incertain.
Ce qu'il y avait d'incontestable, c'est que d'autres personnes que nous sentaient une atmosphère orageuse et, en le faisant remarquer, propageaient le trouble autour d'elles. Petite-maman nous dit plus tard qu'usant de la grande liberté que sa beauté et son talent de musicienne lui avaient acquise près du maître, elle s'était levée pour aller lui demander tout net si l'on allait ou non voir Courtois. Mais mon père l'avait retenue:
—Non! non! j'aurais l'air de fuir devant mon confrère. Je veux tenir jusqu'au bout: attendons.
En attendant, je m'étais créé, moi aussi, mon angoisse. Voilà: je n'avais pas dit bonjour à Marguerite Charmaison. Je voulais aller lui dire bonjour; je ne le faisais pas. Et à mesure que je tardais, ma démarche devenait plus difficile, parce que je devais me faire pardonner, outre ma gaucherie, mon impolitesse. Marguerite était passée près de moi sans me voir; mais peut-être m'avait-elle vu depuis. Peut-être aussi me méprisait-elle comme trop petit. Elle était si jolie et si grande!
Mon désarroi s'embrouillait davantage. Je me disais: «Il est trop tard maintenant; je n'ai plus qu'un parti à prendre: c'est de me dissimuler, de m'anéantir. Il faut qu'elle ne me sache pas ici. La prochaine fois que je la rencontrerai, je marcherai vers elle tout droit, comme si je ne l'avais pas vue depuis quatre ans.»
J'étais caché derrière madame Capdevielle, de qui le dos formait un large abri. Une idée me vint: elle n'était pas belle. Je désirai que ce que redoutait mon père se produisît, qu'il y eût un esclandre à propos de la maison Colivaut, que l'on se fâchât et que nous disparussions d'ici à jamais. Cela, oui, certes, plutôt que d'être un niais aux yeux de Marguerite Charmaison!
Sans bouger, j'apercevais les genoux de Marguerite Charmaison et, plus haut, un bout de nœud bleu, partie de son corsage. J'observai qu'elle ne parlait pas. Elle, si bavarde autrefois! Pour qu'elle fût si différente, que lui était-il arrivé?
Puis je pensai que si rien de grave n'éclatait avant quatre heures, j'étais perdu, car à l'heure du raisiné il me faudrait, coûte que coûte, me faire reconnaître de Marguerite. Alors je fus envahi par une de ces grandes tristesses qu'on ne ressent plus, après ces enfantillages, qu'à l'âge d'homme, lorsque la seconde timidité, celle de l'amour, vous stupéfie. Et, dans ma détresse, mes yeux étaient attirés par le mesquin spectacle de l'aisselle de madame Capdevielle, qui petit à petit se mouillait! De telles misères se mêlent souvent aux préoccupations les plus dignes. Madame Capdevielle avait un corsage blanc à vignettes. Ces vignettes étaient, si je me souviens bien, de minuscules gerbes de blé jaune entremêlées à des faucilles violacées. Au travers du tissu, se discernaient le bord brodé de la chemise et la peau nue formant vallée au milieu. Une petite odeur de caoutchouc avait appelé mon attention stupide vers le dessous du gros bras matelassé insuffisamment. Au-dessous du matelas, une source s'épandait parmi les faucilles et les gerbes de blé, et je considérais d'un œil de poule le progrès lent, mais perpétuel, de l'onde qui noyait toutes les cinq minutes une nouvelle gerbe, une nouvelle faucille.