Tout à coup, d'un coin du salon, partit comme un cyclone, la farandole des cinq petites Capdevielle. Elles se tenaient par la main et glissaient avec une vitesse d'ouragan entre les sièges, semant le bruit et la terreur. M. Plancoulaine était indulgent à ces sautes de jeunesse et les encourageait d'un rire d'ogre dont le retentissement était plus fort que celui de nos cris aigus. Je vis venir la trombe; elle m'emporta comme un fétu. Elle en emporta d'autres. Je gambadais, je marchais sur les pieds de dames qui disaient nous trouver charmants; je manifestais une grande allégresse de me sentir arracher les bras; j'ouvrais la bouche, et je hurlais en passant devant Marguerite Charmaison!
Mes relations avec Marguerite Charmaison étaient brisées! Ou bien elle était devenue trop sérieuse et trop belle pour se souvenir de moi; ou bien, si elle m'avait reconnu, elle n'oublierait plus qu'elle m'avait vu ouvrir la bouche en imbécile au milieu d'une farandole de gamines.
J'allai tomber sur les genoux de ma grand'mère, où j'espérais enfouir ma confusion. Mais je n'y avais pas eu le temps de souffler que petite-maman, inspirée par le charivari, s'asseyait au piano et entamait une bacchanale d'Offenbach d'un rythme infernal, qui relevait les petites Capdevielle et dix autres enfants; ceux-ci m'enlevaient de nouveau, et voilà la farandole relancée à travers les groupes. J'y perdais la tête, quand soudain nous nous arrêtons comme si la foudre eût frappé l'un de nous. Petite-maman a suspendu son jeu. Tous les visages sont interdits. Et j'aperçois M. Plancoulaine debout, plus rouge qu'après son déjeuner, frappant du pied le sol et répétant d'un ton de tonnerre:
—Nom d'une boutique!… On ne s'entend plus ici!
Jamais M. Plancoulaine ne s'opposait aux jeux des enfants. Il était quinteux, autoritaire et terrible, mais la jeunesse le métamorphosait en agneau.
Oh! oh! cette fois, il se passait quelque chose.
Petite-maman quittait le piano et M. Plancoulaine ne s'excusait pas de l'avoir interrompue. Tous les enfants se réfugiaient dans le giron de leurs parents. Un grand silence suivit.
C'est par ces mouvements d'autocrate que M. Plancoulaine domptait tout le monde. Les plus déterminés de ces messieurs n'étaient que roquets auprès de ce tyran de village.
Aussitôt, telle une sœur de charité après le combat, madame Plancoulaine vint droit à nous, nous cajola, mon père, sa femme, mes grands-parents et moi; nous dit que l'heure du goûter approchait, et qu'en raison de la chaleur elle avait fait préparer aujourd'hui des citronnades. Elle s'ingéniait à pallier les vivacités de son mari, et elle avait un tel don de panser les blessures qu'il en pouvait infliger presque impunément.
Mais, en nous secourant, ne disait-elle pas à tous, avec candeur ou malignité d'hôtesse: «Ce sont ceux-là que le trait a frappés?»