X
Un domestique vint, selon l'usage de la maison, annoncer que «ces petits messieurs étaient servis». Chacun profita de la nouvelle pour ranimer la compagnie. Le protocole voulait que les enfants prissent la tête du cortège pour passer à la salle à manger. Je boudais, j'avais envie de pleurer: je refusai absolument de quitter le pan de la jaquette de mon père pour donner le bras à une petite Capdevielle. Mon père lui-même attendait je ne savais trop quoi. Il attendait que quelqu'un offrît le bras à sa femme; et il était de toute évidence que ces messieurs la délaissaient, en plats courtisans, sous les yeux du maître, qui fermait seul la marche, à cause de sa jambe goutteuse. Mon père se disposait à conduire lui-même sa femme, lorsque le docteur Troufleau, timide et maladroit, qui était demeuré seul en un coin, se présenta et nous sauva.
Nous atteignions l'entrée du petit salon. Des pas sur le perron, des voix hésitantes et le frottis soigneux et prolongé de semelles sur le paillasson décelèrent une visite inaccoutumée. On distinguait, au travers du store, des silhouettes mouvantes. Beaucoup tournèrent la tête; des couples, intrigués, s'arrêtèrent. Une main s'introduisit, saisit le cordon du store, tira: il se forma un boudin vert qui grossit en s'élevant rapidement, et nous vîmes, en plein soleil, le domestique Pierre; derrière lui, M. Courtois et ses fils.
Ils s'inclinaient avec déférence, avec embarras, devant notre cortège passant, en gens qui viennent une fois par an et que l'apparat gênerait moins que la familiarité même des coutumes de la maison.
Un ton de voix, un mot les métamorphosa d'intrus en héros de la fête. M. Plancoulaine jeta par-dessus nos têtes l'accueil chaleureux:
—Ah!… Courtois!
Rien de plus. Tous sentirent à quel point Courtois était le bienvenu.
Madame Plancoulaine alla au-devant du notaire et étouffa les jumeaux sous les baisers. On leur avait commandé d'être aimables: ils rendaient les baisers à qui mieux mieux, en mordant à même les joues velues de la dame.
L'un d'eux m'aperçut; il pinça la manche de son frère. Dès lors, entre les groupes, je rencontrai constamment leur regard.
Ils avaient déjà mangé leur tartine de raisiné quand j'obtins la mienne, après toutes les petites Capdevielle, l'Anglaise et mademoiselle Toussaint, l'institutrice, qu'on assimilait aux enfants, bien qu'elle eût cinquante ans sonnés. Encore madame Gentil, la femme du receveur de l'enregistrement, qui avait une superbe robe de foulard à dessins blancs, essuya-t-elle mon raisiné presque aussitôt qu'il me fut servi. La pauvre dame en eut sur le flanc une panachure de la taille d'un pied d'homme de peine. Elle se retourna, devint pourpre et leva la main en disant: