Nous rebroussâmes chemin pour monter la Grande-Rue. Mon père sonna à la porte verte. La cloche, destinée à être entendue jusqu'au fond des jardins, avertissait tout le quartier d'une visite chez madame Colivaut. En attendant que l'on vînt ouvrir, ces dames se retournèrent vers la ville. Au seuil des maisons, des groupes de femmes avaient poussé comme des champignons après la pluie. Quarante commères nous dévisageaient en causant, la main sur la bouche. Chez madame Auxenfants, un rideau fut soulevé, et la jaune figure de M. Fesquet, le bouilleur de cru, se montra. On rabaissa promptement le rideau; mais au travers du tulle nous voyions très bien s'agiter la tête de l'aigre célibataire à côté de celle de madame Auxenfants, sa logeuse: on le disait le plus méchant homme de Beaumont.
Le spectacle, c'était nous: mon père, que la ville savait acquéreur de la maison Colivaut, conduisant en corps sa famille prendre des nouvelles de la moribonde.
Nos intentions ne revêtaient pas pour nous la forme criminelle; mais il était avéré pour tous, à cette heure, que notre plus vif intérêt se trouvait contraire au rétablissement de cette chère dame.
L'air qui s'élevait faisait bruire le feuillage de l'orme et du marronnier; sous le manteau de lierre qui tombait de la balustrade en lourds lambeaux, un rat ou un mulot descendit, trottina et se perdit sur le sol gris. Mon père sonnait pour la deuxième fois.
Enfin, une petite bonne parut. Nous demandâmes des nouvelles en penchant tous un peu la tête vers l'épaule, attitude compatissante, car madame Colivaut avait eu des suffocations ces derniers jours de chaleur. La petite bonne nous fit signe d'entrer. Madame allait très bien. Madame était même, pour le moment, dans le jardin du haut.
—Ah! ah! fîmes-nous, dans le jardin du haut!… à la bonne heure!… ah! ah! dans le jardin du haut!
Et nous pénétrons derrière la petite bonne. On traversait une longue cour en pente et pavée de ces gros cubes arrondis en tête d'homme chauve, comme on en voit encore sur les anciennes routes royales. Cette cour était si vaste et l'on en faisait si rare usage que les domestiques ne parvenaient pas à empêcher les cheveux d'une herbe fine de s'y dresser en petites touffes entre les cailloux; même, en plusieurs endroits, des pissenlits fleurissaient. A gauche étaient les écuries, les remises; à droite, la grosse maison bourgeoise, avec huit fenêtres au rez-de-chaussée, autant au premier étage, et deux belles lucarnes dans le haut toit de briques vieillies, d'un joli ton pelure d'oignon, çà et là duveté d'une mousse verdâtre. Pour cheminées, des monuments. La tourelle, sur les jardins, était couverte d'ardoises.
Nous montâmes les marches sous le prunier de mirabelles, pour gagner le jardin du haut. A cent pas de nous, nous vîmes madame Colivaut qui butinait toute seule, sans canne et sans appui, un sécateur à la main. Elle avait planté là sa dame de compagnie, madame Robert, en lui ordonnant de cueillir des noisettes, et elle vint au-devant de nous, toute coquette.
Elle avait une robe de soie puce, garantie par un court tablier noir, et, comme toujours, son bonnet blanc orné de rubans bleus. Sa figure grasse et poupine était d'une pomme de reinette de l'an passé.
Elle ne fit aucune allusion à sa santé et nous parla de ses fruits et de ses légumes. Une par une, nous dûmes examiner les plates-bandes, et, un par un les poiriers, dont elle savait l'âge, la biographie et le rendement année par année. Elle regardait, elle aussi, le cadran solaire, lorsqu'elle passait dans son voisinage. Elle s'y pencha et tira sa petite montre d'or pour comparer les heures. On lui fit remarquer que le soleil était couché. Elle rit de bien bon cœur.