—Vous pouvez aller vous amuser dans le jardin. Faites attention, au moins, de ne pas tomber dans la rivière.

En me rendant au jardin, je la vis qui déroulait une longue bande de linge dont un de ses doigts était enveloppé: Coqueugniot se faisait exhiber un panaris.

Oh! le joli jardin que celui de M. le curé de Beaumont! Il était bien mal entretenu, rongé de chenilles, labouré par les taupes, tendu de toiles d'araignées, saccagé par tous les chats du voisinage. M. le curé ne voulait à aucun prix qu'on inquiétât les bêtes de la création. Mais ce jardin s'avançait jusque sur la rivière, qu'il dominait à pic, par une terrasse de conte de fées.

Je n'eus rien de plus pressé que d'aller voir l'eau. Elle battait doucement la barque de M. Phébus, le conseiller municipal, grand amateur de pêche. De mémoire d'homme, cette barque était amarrée au pied de la terrasse du presbytère; M. Phébus y passait des journées, debout, la ligne à la main. Il n'était pas arrivé encore, et l'on voyait, aux environs de l'appât qu'il avait jeté, des peuplades de goujons agiter leurs corps blonds mêlés aux ablettes en lame de couteau à fruits. Sur le flanc calfaté de la toue, se reflétaient en arabesques mobiles les jeux de la lumière avec la crête des petites vagues. L'eau stagnante, à l'arrière, semblait tendue d'une belle soie moirée qui allait se déchirant en longues bavures verdâtres ornées à leur extrémité de houppes d'écume savonneuse, car le banc des laveuses était proche. Ces bavardes m'étaient cachées par des fourrés d'aubépine; mais je les entendais s'égosiller comme des grenouilles au bord des marais. Je me mis à compter les arches du pont.

Un bruit me fit retourner. Quelqu'un poussa la porte du presbytère et vint à moi sans faire à la bonne du curé d'autre honneur que celui d'un petit signe du bout de l'ombrelle. C'était Marguerite Charmaison.

Je la vois s'avancer dans ce jardin en soulevant sa robe légère pour éviter les ronces et les fruits pourris qui jonchaient les allées. Elle n'avait pas pris la peine de mettre un chapeau; une source vive de cheveux blonds lui jaillissait du front et de la nuque, emmêlait assez haut ses gerbes désordonnées, qui retombaient çà et là en cascatelles; cette chevelure était à la fois sombre et dorée, comme l'eau qui remue et dont la lumière borde chaque brisure d'une frange éclatante; ses sourcils, plus foncés, se rapprochaient un peu trop et côtoyaient des yeux peut-être bleus, peut-être gris, peut-être verts, qui, par moments aussi, semblaient noirs.

Elle fut près de moi si vite que je n'eus pas le temps de m'émouvoir; elle s'accroupit et me dit:

—Pauvre petit!

C'était l'allusion la plus discrète et la plus sympathique à ma famille persécutée.

Le soleil lui avait semé quatre grains de rousseur sur la joue. Elle avait des cils très longs; une minuscule tache violacée teignait sa lèvre; elle avait dû manger des framboises. Voilà ce que je voyais malgré moi, voilà ce qui m'absorbait pendant que la timidité m'envahissait, pendant que je voulais lui dire: «Oh! Marguerite, c'est vous! c'est vous! Je sais qu'il vous est arrivé à Rome une belle aventure!… Je suis bien petit, mais si vous vous doutiez combien je vous admire!» Je ne lui disais rien.