Cependant elle me parlait. Mais mon trouble était devenu si grand que je ne la comprenais point. Pourquoi venait-elle à moi aujourd'hui, alors qu'elle ne m'avait pas reconnu chez les Plancoulaine? Je ne pus manquer d'être frappé qu'elle me demandât si nous voyions souvent le docteur Troufleau; c'était probablement parce qu'il avait cessé avec nous de paraître chez les Plancoulaine: il était le seul qui eût osé se déclarer outré de leurs procédés envers nous.
Mais dans cette bouche, d'où je n'attendais que paroles d'enchantement, le nom prosaïque de Troufleau m'étonna. Peut-être avec un nom banal composait-elle des choses exquises? Elle était trop près de moi; c'était elle, sa personne, l'image embellie que je me faisais d'elle, qui me pénétraient d'une manière ineffaçable, et ses paroles se perdaient dans le courant trop violent qui m'inondait.
En se relevant, elle m'embrassa. Comme elle m'embrassait la joue, j'avais son menton sur mes lèvres. Je ne le baisai pas. Une boucle de ses cheveux, où jouait le soleil, forma devant mon œil une voûte à claire-voie qui me parut aussi grande qu'un panier d'osier. Je sentis très bien que le moment qui s'écoulait là, avec le menton de Marguerite sur ma bouche et cette boucle de cheveux devant mon œil, resterait longtemps dans ma mémoire. Je n'en jouissais pas; il me semblait que je n'en avais pas le temps; mais je me promettais d'y songer longuement, plus tard.
Lorsqu'elle fut debout, je regardai sa main nue, dont la moiteur ternissait la pomme d'agate de l'ombrelle; la peau de cette main était d'une finesse extrême; le soleil dorait sur son poignet un duvet blond. J'eus un avant-goût d'avenir; je sentis qu'il y avait en moi quelque chose qui pouvait m'entraîner à des folies, à des héroïsmes, à la mort, dans dix ans, dans vingt ans, peut-être plus tôt, peut-être plus tard, pour le plaisir ou l'honneur de toucher du bout des lèvres ce brin de peau fine et moite qui ternissait la pomme d'agate…
M. le curé nous surprit. Il leva son chapeau de loin. Marguerite lui dit:
—Vous permettez, monsieur le curé, que je cueille une de vos jolies roses?
—Toutes les fleurs sont au bon Dieu, mademoiselle, dit-il; c'est à lui qu'il faut demander la permission de les cueillir.
Je trouvai cette réponse jolie, parce qu'il me semblait qu'elle s'inspirait de quelque chose d'où ne procédait jamais ce que j'entendais d'ordinaire. Je n'avais guère vu le curé de Beaumont qu'en chaire, le dimanche, et, bien que je ne comprisse pas tout ce qu'il disait, ses sermons ne me déplaisaient pas. Il y parlait souvent de choses familières, mais il leur donnait je ne sais quelle tournure qui les grandissait et les poétisait. Des personnes se scandalisaient des expressions de ménagère employées par le curé en pleine église. «Oh! oh! ripostait ma grand'mère, monsieur le curé fait son fricot, comme tout le monde, avec une casserole et des petits oignons; mais on dirait, quand il a fini, qu'il raccroche ses ustensiles à la voûte du ciel.» C'était un vieillard maigre; son crâne luisait au soleil, ainsi que sa soutane rapetassée. Il donnait tout ce qu'il avait. Sa figure rappelait les ascètes de la Thébaïde que l'on voit sur les images.
Il avait oublié la leçon de latin; il crut que j'étais venu avec Marguerite, qui semblait une habituée de sa maison. La crise mystique qu'elle traversait, les souvenirs du cardinal Newman et de Rome devaient créer entre elle et le vieux prêtre des liens particuliers. Je m'attendais à écouter un dialogue sublime.
M. le curé nous offrit d'aller nous asseoir à l'intérieur. Mais Marguerite lui dit: