Je courus au cadran solaire. Le persil, autour du socle, avait été coupé. Sur la pierre noircie, rugueuse et trouée comme une éponge, il était poussé de petites mousses jaunes, et, dans une jointure, une touffe d'herbe lançait trois tigelles menues par-dessus le cadran. Je m'aperçus que j'avais grandi, car je lisais l'heure sans me cramponner à l'ardoise brisée: plus de danger de voir accourir les cloportes dans mes manchettes.
Il n'y avait personne dans le jardin. Je me souviens qu'on entendait le bruit lointain d'un marteau sur la forge et la chanson plus rapprochée d'une couturière qui cousait chez madame Colivaut. La lessive séchait. De beaux nuages moutonneux traînaient sur le cadran une ombre rapide. Je ne sais pourquoi, tout à coup, mon cadran me reversa son charme magique, et je me mis à réfléchir.
Je me mis à réfléchir, c'est-à-dire que je pensai à Marguerite Charmaison. Réfléchir m'était très pénible autrefois parce que j'avais l'ambition de penser à des choses magnifiques, ce qui n'est pas toujours aisé. Mais depuis que j'avais institué Marguerite Charmaison la dépositaire attitrée de toute les beautés du monde, lorsque ma crise d'idéalisme me prenait, je n'avais qu'à m'abandonner au souvenir de sa charmante image.
O Marguerite Charmaison! que je fus attristé, devant mon cadran solaire et durant cette heure délicieuse d'automne, en me remémorant que vous étiez aimée par un petit monsieur vêtu d'une longue redingote et coiffé d'un chapeau haut de forme que vous-même aviez cabossé!… Et vous, voyons! l'aimez-vous?… Est-ce que tout doit décidément aboutir au train-train médiocre ou vulgaire? N'êtes-vous qu'une femme douée de curiosités, de roueries et de passions communes, petite fiancée du lord aux mains translucides? Que n'ai-je pu vous interroger, Marguerite Charmaison! Je vous interroge, ô grand ciel, là-haut, ô vous qui me faites lire, d'un doigt d'ombre, de belles sentences sur le cadran solaire, dites-moi pourquoi les enfants se font des idées plus hautes que les choses réelles? Est-ce pour se les voir faucher avant vingt ans, comme l'herbe des pelouses que le jardinier impitoyable maintient égale et rase et le plus près possible de la surface de la terre?…
Le soleil se couvrait, et la pointe d'ombre était retirée. Puis elle réapparaissait tout à coup entre les grands chiffres romains. Et je lisais pour la cinquantième fois l'inscription latine: Lædunt omnes, ultima necat.
Madame Robert fut tout à coup devant moi et me dit:
—Mais! vous vous ennuyez, mon enfant! Il faut jouer!
Je fus, encore une fois, saisi d'une grande honte: j'aurais préféré être surpris mangeant des confitures à même les pots, à l'office, que seul, devant un cadran solaire, «à ne rien faire».
Me voilà parti, courant dans les allées du jardin, dont je retourne le sable et écorche les beaux coins des plates-bandes, comme un cheval échappé.
Sur plus de cent mètres, entre des troncs d'abricotiers, un linge bleuâtre était étendu, que des becs de bois à ressort métallique mordaient contre la corde. Je bondis à travers la lessive, afin de prouver à madame Robert que je sais gambader et m'amuser follement, quand il le faut. Les deux bras en avant, les yeux fermés, je tourne, je vire, parmi les serviettes, les draps de lit, les chemises, les pantalons, les bonnets de nuit, les mouchoirs et les camisoles.