A demi étouffé sous la toile humide, je perçois toutefois des cris aigus et je distingue entre deux draps madame Robert, qui accourt vers moi. C'est pour jouer sans doute. «Attends voir un peu, madame Robert! si je ne cours pas plus fort que toi…» Je fuis devant madame Robert, je chevauche à travers les plates-bandes, je renverse une cloche à melons, si bien suspendue pourtant aux crans de trois crémaillères de bois; j'évite avec adresse les petits pois ramés, enfin je me trouve à bout de souffle dans une planche de fraisiers où les fruits écrasés forment sous mes semelles une pâte poisseuse. Alors seulement, je m'avise que j'entraîne une chemise de femme, une superbe chemise à empiècement de dentelles, arrachée par moi involontairement à la morsure des becs de bois. Un de mes bras est introduit dans une manche, la batiste a touché la terre, le terreau gras, le crottin; la chair des fraises foulées aux pieds achève de profaner le linge de corps de madame Colivaut!
Madame Robert était verte de colère. Elle ne jouait pas! ah! mais non. Elle me cria:
—Petit misérable!
Puis elle saisit le bas de sa robe, qu'elle retroussa sur ses guiboles maigres, pour franchir la couche à melons. Elle fut sur moi et m'appliqua une gifle avec l'entrain qu'a un soudain orage à faire claquer les contrevents.
—Ah bien! criait-elle, je ne m'étonne plus qu'on dise tant de mal de chez vous!… Quand on a pour enfant un démon pareil, on est bien capable de ce qui se dit!…
La main sur ma joue blessée, je m'éloignai vite de cette mégère. Je descendis les marches vacillantes, je traversai le parterre et gagnai la terrasse, sous l'orme et le marronnier, afin de voir mon père quand il passerait.
Un épais tapis de feuilles mortes garnissait la terrasse et il s'en dégageait une odeur triste et singulière.
J'allai m'asseoir sur une chaise au pied du marronnier, et je m'accoudai à la balustrade. C'était un jour ordinaire; on apercevait peu de monde. Les hommes politiques commençaient cependant à s'assembler pour l'apéritif. Une femme, un seau à la main, gagnait le socle de la statue; on entendit le bruit du seau de fer-blanc déposé vide sous la fontaine, puis celui de l'eau bouillonnant sur son fond sonore.
Je n'étais pas là depuis trois minutes que je vis le rideau se soulever chez madame Auxenfants, et la face jaune de M. Fesquet, le bouilleur de cru, se montra. Les yeux de M. Fesquet se fixèrent sur moi à la manière de ces chats qui, apercevant un de leurs pareils sur le toit voisin, suspendent leur pas et demeurent un long moment immobiles avant de faire un mouvement nouveau. M. Fesquet était de la famille des chats à poils rouges qui ont les yeux d'un étrange jaune de soie délavée et en même temps de braise ardente. Il avait dû être très blond dans sa jeunesse; il était bilieux, célibataire et inoccupé. Il vivait depuis des années chez madame Auxenfants, propriétaire d'une grande maison qu'elle louait au docteur Troufleau et à lui, ennemis mortels, les dorlotant également, soignant leur linge en commun et leur servant, à la même table, de petits plats.
M. Fesquet me signala à son hôtesse. Madame Auxenfants parut sous le rideau, me lorgna, puis rendit la place au plus curieux.