Pour me mieux voir, M. Fesquet ouvrit la fenêtre. Son regard de matou allait de ma personne aux grands arbres que l'automne faisait resplendissants d'or et de rouille et dont les panaches bruissaient sur ma tête. Il clignait de l'œil. Il se recula; il fit avancer madame Auxenfants. Tout à coup il leva le bras très haut, en tenant la main rigide comme une serpe, et il fit une vigoureuse section, devant lui, dans l'espace: il tranchait les arbres de madame Colivaut à son idée.
Les troncs de l'orme et du marronnier étaient situés à un mètre à peine de la balustrade, et ils lançaient des branches magnifiques et libres, principalement sur la rue, du côté du midi et par-dessus le toit de madame Auxenfants. Depuis des générations, les voisins indulgents avaient toléré ces empiètements d'ombrages. Si la main de M. Fesquet eût été puissante et coupante, les deux arbres vénérables eussent été amputés net, au ras du tronc.
Et comme je ne bougeais pas, M. Fesquet sortit et vint dans la rue. Les deux mains aux goussets d'un pantalon à rayures, il vint jusqu'au pied de la terrasse. Et, là, il regarda encore en l'air, comme s'il prenait ses mesures. Il les avait prises depuis beau temps, je suppose; mais il voulait que je fusse frappé de ses gestes et que je les rapportasse à mon père, afin de lui faire de la peine.
Puis il se campa, là, sous moi, les mains aux goussets et la tête nue; chez lui enfin. Il avait cette habitude, et madame Colivaut, plus d'une fois, avait fait jeter des feuilles mortes ou des balayures dont ce fielleux avait été souillé.
Tandis qu'il était là encore, je vis mon père remonter la rue, du bas de la ville. Il me vit, lui aussi, car, de si loin qu'il se trouvât, il regardait la maison Colivaut; et il me fit un signe de la main.
Mon œil d'enfant discernait la trace des ennuis sur les épaules de mon père. Il n'y avait pas si longtemps, il portait beau encore; il était dans la force de l'âge, sa taille demeurait mince et il passait pour élégant. Mais quelque chose d'écrasant lui tombait chaque matin sur la nuque, et tout son buste fléchissait.
Il n'était ni familier ni loquace, mais il avait toujours aimé qu'on lui fît bonne mine dans la rue, et il n'était pas fâché que quelqu'un s'excusât de l'aborder pour lui demander conseil. La rencontre d'une figure hostile le troublait, lui brisait les jarrets. Il avouait cette faiblesse; on l'en plaisantait; lui-même se traitait de fillette. Il n'avait pas la haine qui aide à supporter le choc ennemi.
Hélas! c'en était fait des traversées glorieuses de la ville, alors que nous allions chez les Plancoulaine, et qu'il marchait, salué de tous, donnant dix poignées de main et levant haut la tête devant la porte de son collègue Courtois! Les saluts qu'il avait maintenant à rendre étaient rares. Des personnes rentraient dans leur boutique en le voyant venir.
Il s'engagea sur la place. Quatre de nos hommes politiques étaient assis au café. L'un d'eux, le farouche Cincinnatus, aperçut le notaire qui montait, et il dut le signaler à ses compagnons, car les trois autres tournèrent la tête vers lui. Lorsqu'il allait passer devant eux, le conseiller Soupe lui adressa un coup de chapeau si large et si éloquent que le pas de mon père en fut ralenti: il y avait lieu de s'étonner de cette marque inattendue de respect. Voyant cela, le conseiller municipal se leva et fit un mouvement, incertain, vers mon père. Mon père, à son tour, voyant cela, s'arrêta. On lui tendit la main. Ils causèrent.
C'était un événement.