Mon père était le notaire de la bourgeoisie réactionnaire, éloignée de la politique depuis la chute de l'Empire; il se tenait sur une grande réserve vis-à-vis de ces messieurs du conseil; à peine envoyait-il, comme par le passé, réparer ses souliers de chasse chez le maire actuel, savetier de son métier. Depuis la rupture avec les Plancoulaine, on prétendait que les «rouges» lui souriaient. Le colloque sur la place était la confirmation de ce bruit. En admettant que les avances de ces messieurs se fussent produites en temps ordinaire, mon père les eût accueillies d'un bref salut, et dédaignées. Il s'était arrêté; il causait.

On se sépara en se saluant de part et d'autre avec une certaine emphase. Puis mon père continua de monter vers la maison Colivaut.

M. Fesquet, au pied de la terrasse, ne bougeait pas. Il regardait venir l'acquéreur de la maison Colivaut. Il pouvait croire que l'acquéreur était déjà installé dans la place, qu'il le voyait rentrer tranquillement chez lui; que rien, à part cela, n'était changé à la maison Colivaut, et qu'au-dessus de sa tête jaune et jusque sur le toit de madame Auxenfants bruissaient les débordants feuillages de l'orme et du marronnier.

Je regardais venir mon père; je regardais au-dessous de moi la tête de M. Fesquet; ses oreilles seules remuaient.

Mon père affecta de ne pas le voir. Il avait le visage agité; mais sa grande sensibilité même lui donnait de l'audace. Il s'arrêta à un demi-pas du pantalon rayé, pour me dire:

—Bonjour, gamin!… Il fait bon, là? As-tu fait ta visite? As-tu été poli, au moins?

Je n'osais pas répondre, à cause de la présence de M. Fesquet. Les oreilles de M. Fesquet pâlissaient; son corps était immobile. Il ne toussait pas; il ne crachait pas; il ne tortillait pas un poil de barbe; il ne cognait pas, du bout du pied, un des marrons qui jonchaient le sol. Cela m'étonnait. Mon père faisait de lui abstraction complète.

—Eh bien! petit bêta! tu n'as pas un mot à me dire?

J'étais devenu rouge. C'était moi le plus gêné. Mon père s'avança encore. Je crus qu'il allait marcher sur les pieds du bouilleur de cru et qu'ils allaient se battre. Enfin mon père me dit:

—Allons! cours annoncer ma visite à madame Colivaut!