—Mais vous, vous, Clérambourg, vous croyez à cela?

Le ton de sa parole, la grande émotion dont sa voix, à ce moment, fut vraiment la transcription musicale, la candeur avec laquelle il avait avoué précédemment la poignée de main, puis l'autre poignée de main chez la buraliste, la franchise enfin de son attitude et de sa figure honnête, eussent convaincu tout être ayant gardé quelque chose d'humain. Mais Clérambourg était de ces gens avisés qui ne s'en laissent point conter: son unique vertu était la prudence.

Il écarta ses deux mains. Ce geste signifiait: «Je n'y puis rien, il y a les faits.»

—Ainsi, depuis trente ans… commença mon père.

M. Clérambourg éleva haut la main, cette fois-ci. Cela voulait dire: «Ah! pas de chanson larmoyante, hein! Il y a les faits, vous dis-je!»

On peut discuter une parole, y répondre un mot qui retourne la situation. Mais à un tel geste, que répliquer?

Je vis les yeux de mon père. Ils regardaient le foyer, le nid de châtaignes, la flamme vacillante, les têtes de cuivre, le bout de la pantoufle de Clérambourg. Ils assistaient à la mort d'un être très cher et très précieux, précieux et cher depuis très longtemps, depuis si longtemps qu'autant dire qu'il lui avait été uni toute la vie. Et c'était une mort pire que la mort naturelle, où l'on se quitte la main dans la main, avec l'espoir d'une réciprocité affectueuse d'un monde à l'autre. Là, il y avait quelqu'un qui s'engloutissait en retirant à soi, cruellement, la passerelle du souvenir. C'était trop pénible.

Mon père se leva et salua madame Clérambourg. M. Clérambourg se leva pour refermer la porte sur nous.

TROISIÈME PARTIE

I