LES DEUX ROMANCIERS

Dissemblables en tout, mais unis par une camaraderie ancienne et une carrière heureuse, ils aimaient à se rencontrer, et s’invitaient, quatre ou cinq fois l’an, à dîner tête à tête au cabaret. L’un était gros et court, l’autre maigre et de haute taille, l’un du midi, l’autre du nord, l’un affirmatif et répandant la foi, l’autre âpre négateur en toutes matières, l’un optimiste enfin, tandis que l’autre était convaincu que tout va des pis dans le plus malheureux des mondes. Peut-être s’empruntaient-ils l’un à l’autre ce que chacun d’eux sentait lui manquer par trop pour la confection de ses ouvrages, et bien que le public de Bombourg tout comme celui de Grimarest aimassent retrouver dans leur auteur, annuellement, la même conception partiale et fausse de la vie, à savoir : les personnages de bonne compagnie exclusivement, ou au contraire l’unique gibier de cour d’assises, les aventures « tournant bien » comme les allées du parc aristocratique qui conduisent en pente douce à la grille du perron d’honneur, ou au contraire les raboteuses péripéties au cours desquelles la créature humaine, vouée à l’ignominie, laisse à chaque virement un lambeau de sa chair.

Lorsqu’un client du restaurant où s’attablaient les deux écrivains, par hasard les reconnaissait, il ne manquait pas de chuchoter leur nom aux oreilles voisines, et, invariablement, des sourires égayaient les visages, à cause du contraste que formait l’union tout amicale d’un Grimarest et d’un Bombourg. Non moins invariablement il se trouvait quelqu’un pour affirmer que la littérature de Bombourg était du dernier crétinisme, et une autre personne pour répondre qu’un livre de Grimarest ne supportait pas la lecture. Mais Bombourg et Grimarest avaient aussi leurs partisans, et ceux-ci, comme du reste les détracteurs, n’allaient pas se priver de raconter à tout venant qu’ils avaient mangé côte à côte avec deux hommes célèbres.

Bombourg et Grimarest, eux, tout de même que s’ils eussent pris un intérêt réciproque à leurs ouvrages, ne manquaient pas, au cours du repas, de s’interroger : « Et toi, vieux, quand parais-tu ?… Et ton sacré éditeur ?… La situation inextricable de mon dernier chapitre ? ma foi, voilà par quelle ficelle je m’en suis tiré, etc… » Et ils se donnaient une avant-première de leurs romans, avec un abandon, une complaisance, et bientôt un total oubli de l’interlocuteur, enfin de telle façon exactement que si chacun eût été assuré que l’autre était son admirateur passionné. En réalité ils ne se comprenaient pas du tout, avaient la plus grande peine à suivre le sujet exposé, et transposaient immédiatement, chacun à sa manière, les caractères et les situations.

Cependant, à certains détours, la conduite du récit, heurtant un point de doctrine littéraire, rendait la discussion obligatoire. Alors ils s’amusaient à essayer mutuellement de se convaincre l’un l’autre, comme des débutants remplis d’illusions encore.

— Je compte quatre personnages principaux dans ton bouquin, disait Grimarest, cinq si tu veux, en admettant la jeune fille parmi eux. Or, pas un d’eux qui ne soit « beau et bien fait » comme on disait dans les contes, pas un qui ne soit d’honorable souche et qui n’ait coutume d’accomplir des actions méritoires…

— S’il te plaît ! objectait Bombourg. Tu oublies que mon héroïne a failli prendre un amant…

— J’ai failli, moi, te dire qu’elle méritait un reproche pour ne pas l’avoir pris.

— Oh !

— Mais oui. Car en me plaçant au point de vue de la morale, — dont tu tiens que tes personnages soient les parangons, — elle a fait de son aventure un bruit étourdissant, alors qu’une femme adultère est d’ordinaire, du moins dans le monde que tu peins, si discrète ! en sorte que, au cas où, par hasard, sa charmante fille eût ignoré qu’une mère de famille peut s’oublier jusqu’à être la maîtresse d’un homme — d’ailleurs distingué, — elle a appris par l’abstention bruyante de sa maman que l’accomplissement de ce désordre social n’a tenu qu’à un cheveu. Considération bien dangereuse pour un jeune esprit ! Au contraire, laisse s’accomplir le forfait, sans mot dire : il y a cent chances pour que la jeune fille en demeure ignorante et ne se complaise pas en ses rêveries à voir l’auteur de ses jours aux bords de l’abîme, et de quel abîme !… Car, entre nous, mon cher, il est irrésistible, ton séducteur éconduit, oh ! oh ! tu lui as donné un de ces charmes ! tudieu, quel attrayant abîme !