Pas assez !… jamais assez !

Et pendant que Bombourg était interrompu dans ses répliques par l’examen et le paiement de l’addition, Grimarest commençait de raconter sa petite histoire. Puis les deux romanciers se levèrent, on leur apporta leurs manteaux, ils sortirent. La pluie s’était interrompue. La marche dans le Paris nocturne est, comme on sait, favorable au récit. Celui de Grimarest en fut réconforté, et, à chaque tournant de rue, il semblait recevoir une nouvelle vigueur, et il s’amplifiait.

Ce n’était qu’une petite histoire pareille à beaucoup d’autres. Mais Grimarest la tenait pour un conte des Mille et une Nuits, et, tous les quarante mètres, il suspendait le pas, étonné que son auditeur ne le fît pas le premier, sidéré par les splendeurs d’une telle aventure.

Bombourg tirait à force sur son cigare.

— Enfin, disait le brillant adepte du scepticisme absolu, l’homme le plus averti, le mieux avisé du Paris incrédule, enfin, tout ce que tu aimes à décrire, tu le trouves en mon idylle : pureté des cœurs, élan de la passion désintéressée, esprit de sacrifice, lumineuse auréole d’un feu supraterrestre…

— Justement, dit Bombourg, tout ceci est mon sujet ! Tu m’as toujours fait entendre qu’il était chiqué, que je n’en avais jamais vu d’exemple, que la vérité n’avait son expression que chez toi, uniquement chez toi qui refuses de reconnaître à de tels sujets toute valeur littéraire.

— Mais il ne s’agit plus de valeur littéraire ! La valeur littéraire, je m’en f…! Je suis amoureux.

BOMBOURG

Cependant tu prétends que la littérature c’est la vérité. Il faudrait s’entendre. Moi qui n’ai jamais eu souci de ta vérité, il se trouve que j’ai écrit précisément les cas analogues à celui qui aujourd’hui te bouleverse et qui est la négation de tout ce que tu as écrit. Qu’allons-nous en conclure ?

GRIMAREST