Alors, qu’est-ce donc que tu as écrit ?
GRIMAREST
Tu veux que je te le dise ? J’ai écrit une interprétation conventionnelle des choses, propre à flatter les tendances de certains esprits, comme ta convention à toi en flatte d’autres. La mienne a été nommée « vérité », parce qu’elle est ingrate ; la tienne « imagination », parce qu’elle est satisfaisante. La croyance générale de l’homme cultivé, tu ne l’ignores pas, est que la vie est plus mauvaise que bonne. Si tu t’adresses à la foule, sois optimiste ; si tu souhaites le suffrage des mandarins, sois grincheux et désenchanté. En réalité, ces deux pôles opposés sont éloignés de la vie, étrangers à sa sphère.
BOMBOURG
Qu’est donc la vie selon toi ?
GRIMAREST
Un amas de contradictions. Pour en parler il faut établir là-dedans des divisions, des groupements, un ordre artificiel. On élague, on tranche, on ajoute en trichant, on aplanit les terrains tourmentés, on dessèche les étangs bourbeux, on amène l’eau sur le sol aride, on pratique des allées aux perspectives plaisantes, on met des bancs, on s’assoit, et l’on déclare adorer la nature. Ce que les jardins sont à la nature, la littérature l’est à la vie. Tu dessines des parcs à la Lenôtre, moi des jardins dits anglais qui imitent l’imitation des prairies et des bois. « C’est plus vrai », dit-on d’eux. En fait, nous sommes de pauvres menteurs. Hors de nous sont les pampas, les fourrés inextricables, le bourbier : ceci, c’est l’âme de l’homme. On n’y entre pas, ces lieux épouvanteraient…
BOMBOURG
Cependant, quand tu veux rendre ne fût-ce que le vraisemblable ?
GRIMAREST