— Mais, je suis piquée ! Ces plantes me font presque aussi peur que les voitures.

— Pas à hésiter entre les deux. Ah ! Voici notre char infernal passé. Une minute de silence sous le masque pour laisser tomber les remous de son sillage mortel, et…

— Deux autres, mon chéri, deux ! Zut ! zut ! Mais ton histoire m’intéressait, moi !

— Quelle importance a mon histoire dans le vaste monde, chère enfant ? Je te dis d’avance qu’elle tend à prouver l’ineffable stupidité d’une des plus grandes lois de la nature. Or ces gens-là, avec leur passion féroce et puérile de se transporter d’un point à un autre sans autre but que ce transport — sans aucun autre but, entends-tu bien ? — car ils ne font rien que d’être hébétés durant qu’ils parcourent la trajectoire, et ils ne font rien, le but atteint, qu’ils n’eussent aussi bien pu faire sans « quitter leur chambre », comme disait Pascal, eh bien ! ces gens démontrent surabondamment, en même temps que l’ingéniosité mécanique de l’homme, la définitive impossibilité de l’élever à quelque conception intellectuelle…

— Tu dois exagérer, comme cela t’arrive, parce que nous mangeons de la poussière. Enfin, moi, je m’en moque ; je veux la suite de l’histoire. Ton docteur, disais-tu, s’aperçoit que sa femme va le rendre père…

— Père de l’enfant d’un autre, oui.

— Ceci m’amuse énormément.

— Il n’y a pas de quoi.

— Chacun prend son plaisir où il le trouve. Moi, Je m’aperçois, à la tournure de ton histoire, que ce n’en est pas une qui te soit arrivée.

— Qui sait ? Je suis peut-être le père de l’enfant ?… ou l’amant d’une femme qui m’a trahi ? Prenons ce sentier escarpé, désespoir de celui qui paie les notes du bottier, mais lieu de salut pour les derniers des hommes qui pensent… En effet, regarde, une fois à l’abri de cette horde sauvage, ne sens-tu pas que voici notre cerveau qui s’équilibre, nos idées qui s’ordonnent et s’accommodent à ce ciel d’azur : à peine avons-nous perdu contact avec cette piste d’ingénieurs, véritable cercle dantesque, la terre nous réapparaît dans sa fraîcheur, et nous la trouvons belle. Contemple-moi cette ville, ces vergers fleuris, cette baie mieux dessinée encore qu’elle n’est peinte, ces montagnes lointaines, et ce ciel enfin : c’est un des plus parfaits paysages du globe.