Il a vu cela, car il le lui a dit plus tard dans une épître ; et il a fait sur ce sujet une pièce de vers tout à fait digne du pathétique et muet passage.

O puériles, divines joies de l’amour, souvent composées de la plus cruelle privation!…

Dans ces conditions, qu’importe, je vous le demande, que Jacquette soit obligée, de par les plus sacrées autorités, à faire bon visage à M. de Fontcombes? Qu’importe qu’elle soit avertie qu’une fête exceptionnellement belle va être donnée la semaine prochaine au château, où tout le ban et l’arrière-ban de la noblesse des environs sera convoqué et où il est souhaitable, sinon commandé, que Mlle de Chamarande fasse mine, aux yeux de tous, non seulement de se réconcilier avec ledit seigneur de Fontcombes, mais de distinguer celui-ci parmi tous les autres hommes?

Jacquette fera ce qu’on voudra. Son corps, sa parure, ses manières, ses paroles même ne lui appartiennent plus ; tout cela est féal et serf du marquis et de la marquise de Chamarande ; mais Jacquette pense qu’il y a quelque chose en elle qui ne relève, comme le Roi, que de Dieu : c’est son cœur.

Et, avec le plus grand calme du monde, serrant en sa petite main féminine les feuillets et le livre du poète Alcindor, Jacquette, à la balustrade, entre le divin paysage d’une part et le parc enchanté de l’autre, fait avec fermeté, avec une inquiétante gravité aussi, dans la mesure où les puissances de ce monde sont en droit de l’exiger d’elle, l’entier hommage de ce qui ne lui appartient pas en propre.

J’avoue que je tremble pour la chère petite, en la voyant si docile et si résolue, car, sûrement, elle ne connaît pas, bien qu’élevée en ces jardins d’amour, l’importance de ce qu’elle abandonne et de ce qu’elle retient…

IV

On atteignait les débuts de l’été lorsque la grande fête fut donnée. Le château que je ne vous ai jamais décrit, afin que vous le voyiez mieux à votre guise, mais qui étale, vous le savez, sa belle masse vis-à-vis de la grande allée d’eau, est alors environné des plus magnifiques ombrages que rêve, probablement dans le même temps, l’immortel peintre et poète Watteau ; tous les communs environnant la grande cour où vous avez connu jadis la nourrice Marie Cocquelière, jusques et y compris cette tour du Nord où se passa — vous en souvenez-vous seulement? — l’épisode de Châteaubedeau ; tout l’arrière-train, en un mot, de la demeure seigneuriale présente l’agitation d’une fourmilière dérangée ; on voit aller, venir, courir et se culbuter des légions de marmitons ; entrer, sortir chars et charrettes garnis de denrées de toute sorte ; on entend mugir la voix impérieuse des majordomes et rire ou crier dans les couloirs les soubrettes pincées ; les cuisines regorgent de victuailles ; un feu d’enfer flamboie dans les cheminées à hotte, et les grasses oies et les chapons rôtis, arrosés de beurre, y tournent lentement comme des astres devant un soleil, mus, les uns par un mouvement d’horlogerie, les autres par une gamine aux joues cuites, d’autres même par un chien habile à courir sans fin dans une grande roue à rigole intérieure, qu’il anime, essoufflé et tirant la langue.

Par un contraste singulier, tout ce qui est de la façade du château demeure désert et en expectative. Les volets sont rabattus encore contre la chaleur du jour ; les fleurs aspirent par la tige l’eau des vases et exhalent d’excessifs parfums ; les grosses mouches, heureuses ou ivres, se balancent en bourdonnant dans l’atmosphère et vont heurter les glaces comme de petites balles de sureau projetées par une sarbacane.

Que c’est joli, que c’est émouvant, — y avez-vous pensé? — une bergère ou un sofa qui attendent et qui se demandent quelles formes ce soir ils s’en vont épouser? Vit-on jamais réunion plus piquante que celle qui est composée par l’ensemble des sièges d’une pièce vide, ornés et bien vêtus, les bras accueillants, tous destinés à la commodité des humains, résignés au pire comme à l’exquis, complaisants à l’imbécile qui pérore, à la femme qui, sans rien dire, séduit, et collaborateurs si modestes de l’homme d’esprit qui se sert d’eux pour ses attitudes et ne leur en est jamais reconnaissant?