La marquise est passée là tantôt, distraite et ne laissant qu’un parfum. Mlle de Quinconas s’y est risquée à la recherche de Jacquette. Jacquette s’y est arrêtée un quart d’heure, fuyant Mlle de Quinconas ; elle s’est assise sur un tabouret comme il convient à une jeune fille et comme s’il y eût eu là du monde ; et, tout de même qu’elle eût fait si il y eût là du monde, elle a songé à son amour. Un beau rais de soleil traversait la persienne ; on entendait de loin les pommes d’arrosoir épandre la pluie sur les pelouses ; on entendait aussi un petit cœur battre ;… il faisait à la fois chaud et frais. Une corde de clavecin se brisa… Et Jacquette, retrouvant de l’enfance malicieuse en elle, ne put s’empêcher de rire à la pensée qu’une personne, tantôt, appuierait son doigt sur quelque touche d’ivoire ou d’ébène aussi vaine que l’objet d’un songe.

Elle nourrissait un projet un peu puéril aussi. Il n’y avait dans cette pièce aucun livre. Jacquette en avait apporté un qu’elle tenait à la main. Après réflexion, elle se leva et alla poser, parfaitement en vue, sur un pupitre de bois doré, les Poésies d’Alcindor.

Après quoi, elle s’en fut, rapide, malicieuse et mélancolique.

Sur la fin de l’après-midi, arrivèrent les violons ; ils étaient nombreux et choisis parmi les meilleurs. Après qu’une collation leur eût été servie, Jacquette les vit prendre place dans le lieu réservé à eux, et, comme la plupart étant d’Angers, ville renommée pour son goût musical, quelques uns étaient de Saumur, Jacquette les regarda longtemps, tous, sans rien dire, parce qu’il s’en pouvait trouver un qui connût Alcindor. Et elle brûlait de les interroger.

Le loisir lui manqua, car la compagnie commençait de gravir les degrés et l’on entendait les carrosses écraser de leurs grandes roues le gravier, et les chevaux fatigués hennir.

La marquise, le marquis et le baron de Chemillé, parrain de Jacquette, se tenaient à l’entrée du premier salon, et elle-même, en grand tralala, entre ses parents et le vieux philosophe qu’elle harcelait de questions, étant un peu agitée et nerveuse, mais étant surtout en veine de plaisanteries touchant M. de Fontcombes, car avec son parrain seul elle osait se moquer du jeune homme qu’on lui destinait pour époux.

C’est alors qu’on revit de vieilles connaissances et, entre autres, Mme de Châteaubedeau, puissante matrone à présent, flanquée de son gros fils, aujourd’hui rangé, marié à une jeune femme peu belle, et déjà père de quatre enfants ; les La Vallée-Chourie, les La Vallée Malitourne, aussi insignifiants que jadis, et même l’antique Mme de Matefelon, fort modifiée, celle-ci, car on se souvient qu’elle était rabat-joie à l’excès ; or, depuis que l’air de la Cour du Régent avait envahi la province, c’est à dire depuis que l’aimable Régent n’était plus, l’acariâtre vieille dame se piquait d’être indulgente et même fort libre en ses propos ; et elle n’avait point eu à apprendre ceux du jour, mais à se rappeler seulement ceux de sa jeunesse.

Je ne vous énumérerai pas tous les nouveaux venus, qui n’ont rien à faire en cette aventure, mais je suis obligé de remarquer en passant combien il faut peu d’années pour que change complètement de visage l’assemblée des familiers d’une maison. Les uns sont dispersés, d’autres disparus à jamais. Ne manquons pas de donner une larme au pauvre chevalier Dieutegard qui eut de la grâce en ses tendres années ; mais n’allons pas, un jour de fête, rappeler les affreuses circonstances de sa fin… Et tous les absents infailliblement sont remplacés, on ne sait en vertu de quel procédé. Le Temps passe avec sa faux impitoyable. Il a passé. Et cependant, mes lecteurs, n’est-il pas vrai? un salon est toujours rempli.

J’allais oublier de vous dire qu’un de nos personnages d’autrefois était encore là, et c’était la poupée Pomme-d’Api, que M. de Chemillé avait un jour donnée à sa filleule afin que celle-ci s’exerçât à parler librement.

Pomme-d’Api étant de bonne qualité, n’avait ni la figure, ni l’échine, ni aucun membre rompus, à peine le bout du nez décoloré. Le vermillon de ses joues ballonnées était vif et ses yeux perpétuellement émerveillés devant le spectacle du monde. On l’avait mise sous verre, le derrière piqué sur une tige acérée, — étrange façon! — afin qu’elle parût, sa carrière accomplie, se reposer pour l’éternité. Et elle reposait, témoin indifférent du temps qui fuit et d’une jeunesse écoulée.