Au château, dans l’entourage de Jacquette, il n’y a guère que son vieux parrain qui pourrait l’entretenir d’un tel sujet, car c’est un fureteur acharné, mais il n’est plus à l’âge où le souvenir des choses de l’amour est encore fait de cendres assez tièdes pour qu’on les puisse ranimer. Allez donc, petite Jacquette, dénicher le confident dont je sens si bien que vous avez le plus pressant besoin! Ce ne sera pas Mlle de Quinconas qui, votre éducation accomplie, mûrit comme une belle pêche d’espalier au soleil! Ce ne sera pas non plus Mme votre mère, la marquise de Chamarande : la toujours belle mais trop légère Ninon. Les filles ont toujours l’air d’être plus avancées et compliquées que leur maman ; si ce progrès était véritable, les siècles écoulés seraient pure sauvagerie auprès de nous ; il doit y avoir quelque erreur en cette apparence et je pencherais vers l’opinion que tandis qu’une jeune fille fait trois pas en avant, une autre, celle qui la suit, en fait quatre plus grands en arrière… Allons, Jacquette, demeurez seule! — aussi bien c’est le sort commun — et tirez-vous d’affaire néanmoins.
II
Suivons-la, je vous prie, afin de voir d’un peu près comment elle s’y prend.
Avez-vous cru, sérieusement, qu’une jeune fille ait contracté l’habitude de s’engager le matin en une allée qui s’éloigne, par biais, de l’allée d’eau et aboutit à la rotonde de Pan, plutôt qu’en aucune autre allée, sans meilleur motif que d’y lire un petit livre, et de rêver sur l’eau stagnante? Moi, je vous ai dit cela, mais pour essayer mon récit : car un conteur tâtonne avant de découvrir le vrai. Mais voyons… Ce serait une jeune fille d’une nature bien extraordinaire! Ces demoiselles ont de coutume des mobiles plus concrets, et le moindre de leurs gestes aboutit à quelque fin moins auguste et moins froide qu’un dieu de marbre, fût-il antique et bon flutiste!
Il serait orgueilleux de ma part de présumer que vous ayez quelque mémoire d’un homme rural nommé Cornebille, singulier personnage attaché par un lien secret à la marquise de Chamarande, bien que celle-ci l’eût fait chasser de son parc, il y a de cela fort longtemps. Mais le souvenir de ces faits n’est pas indispensable : ce ne vous sera pas chose incroyable qu’un serviteur aille s’aviser de reporter sur la fille le dévouement auparavant témoigné à la mère.
Cela étant entendu, voici comment se comporte Jacquette. Ayant vu le soleil, à travers les rameaux épais, darder un rayon par une trouée bien connue d’elle, elle ferme le petit livre de poésies d’Alcindor, quitte le banc, et, preste comme le merle, se jette sous bois, en un sentier invisible, qui, côtoyant mille arbustes, zigzaguant, tournoyant, descendant, montant, se heurte enfin au mur tout verdi de lichens, dont est ceinturé le grand parc. Elle poursuit sa course clandestine jusqu’au pied de ce mur. Là croissent force ronces et orties, mais aussi quelques framboisiers dont les fruits mûriront et se dessécheront sur la tige, car qui donc connaît cet endroit? Elle voit parfois le sol herbeux se soulever en un monticule non loin d’elle. C’est une taupinière qui élève son petit dôme aux pentes granulées ; tout à coup, un mulot, petite tache dans le champ de la vue mouvante, vous laisse incertain s’il fut réel ou imaginaire ; ou bien s’enfuient, comme papiers au vent, des paires d’oreilles et de blanches queues de lapins.
C’est là, enfin, que cinq ou six crampons de fer rouillé, fixés au mur, permettent à Mlle de Chamarande de se hisser, tel un acrobate, quitte à blesser ou salir ses mains blanches. L’opération n’est pas aisée ; mais à en juger par l’agilité qu’elle possède, il y a à parier que notre Jacquette n’en est pas à son coup d’essai. Il y a à parier également que vous êtes là tous à croire que Jacquette va rencontrer sur la crête de ce mur un beau jeune homme… Et pourquoi celui-ci ne serait-il pas le poète Alcindor?
Vous errez. Sur la crête du mur où Jacquette se jucherait très bien à califourchon, si elle n’était formée aux gestes de la plus pure décence, elle se contente de se montrer : son visage au teint animé, ses cheveux blonds, son buste plein et gracieux. Qui donc la voit? Et qui voit-elle? Je vous le donne en cent. Elle voit une espèce de monstre, lequel la voit, elle ne cherche ici que ce monstre, et ce monstre n’attend qu’elle!
Non loin de là, dans la campagne, s’élève un moulin à vent ruiné, dont les ailes semblent être la carcasse d’un gigantesque oiseau mort. C’est dans ces décombres que gîte aujourd’hui un être chenu, difforme et affreux, en qui les seuls lecteurs attentifs ont déjà reconnu Cornebille. Il est pauvre et vivrait misérablement si Mlle de Chamarande ne lui apportait, par le chemin que j’ai dit, tantôt un petit panier de provisions, tantôt un écu.
Oh! point d’attendrissement trop précipité. Mlle de Chamarande n’est nullement une Providence désintéressée. Si elle vient avec difficulté au secours d’un infortuné, tout me porte à croire qu’elle le fait de bon cœur, mais rien jusqu’ici ne nous autorise à dire qu’elle le ferait au cas où aucun service ne lui serait rendu en échange. Or, je puis bien vous le déclarer à présent : elle attend de Cornebille un service en échange.