Aussitôt que ce misérable homme, déshérité de la nature, a aperçu le buste virginal au-dessus du mur, il sort de la tanière que lui composent les restes du moulin, et il est pareil à un cancrelat privé de quelques pattes et qui viendrait, clopin-clopant, au-devant de sa nourriture. Cornebille approche : il tient à la main une courte échelle ; au pied du mur, il l’applique, et, d’échelon en échelon, il se hausse… Ciel! allons-nous assister au plus monstrueux des rendez-vous d’amour? Cette appréhension vous glace? Eh bien, cependant, oui : un rendez-vous, et d’amour, c’en est un. Soyez fermes et considérez le magot disloqué, malpropre, hirsute, fils de guenuche, assurément : ne voilà-t-il pas qu’il porte la main à sa poitrine? Serait-ce son cœur qu’il touche là? Ne fait-il pas, par une dernière dérision, le geste d’un page charmant qui s’avance vers sa maîtresse bien-aimée?…
L’extrémité prenante du gorille s’est enfoncée sous la veste sordide et elle en a retiré un pli. Ah! respirons. Ce n’est donc qu’un message que porte Cornebille. Vite, vite, Jacquette tend la main. Ah! qu’elle aimerait saisir le poulet avant que cette brute, respectueuse et dévouée à l’excès, n’en eût baisé le vélin! Mais elle a beau dire : « Je t’en supplie, Cornebille, ne le baise pas, c’est à moi! » Elle veut dire : « C’est à moi de toucher cette chère écriture… » le balourd se fait un devoir d’appuyer sa lippe sur… ah! sur quoi, mon Dieu!… sur l’écriture d’Alcindor.
Et cela serait la cause d’un véritable chagrin pour Jacquette si, d’un tour de main, ayant fait sauter la cire, elle n’effleurait déjà, du pied, les cimes des framboisiers, si elle ne foulait bientôt les taupinées, si elle ne s’engouffrait sous bois afin de dévorer la lettre de son poète. Et les termes de celle-ci sont tels qu’elle oublie par où le papier maculé a passé. Et il lui arrive — vous le concevez — de s’égarer dans le parc, tant le contenu de la lettre est séduisant!
Tiens! tiens! mais ne vous semble-t-il pas que la rêverie où nous avons vu d’abord Jacquette plongée ne se reportait pas dans le passé aussi loin que nous l’avons cru? Ni une grande distance, ni un temps très long ne la séparaient donc du cher poète? Ah! cela, je me l’étais imaginé, je le confesse, parce que je ne suis pas plus habile que les autres hommes, et nous sommes enclins à croire aux sentiments non payés de retour, à la passion qui se consume… C’est un préjugé vieux comme le monde. Il nous plaît, à nous qui regardons les choses en spectateurs, d’édifier de toutes pièces un amour malheureux : il touche plus sûrement et inspire mieux troubadours et musiciens. Cependant, méfions-nous! La jeunesse, et déjà au temps de Jacquette, était ardente et industrieuse ; elle s’accommodait peu des songeries vaines ; elle était douée à merveille pour susciter des réalités palpables.
De sorte que, ne vous en déplaise, voilà le poète Alcindor non plus personnage romanesque, jongleur de cour apparu un soir, aussitôt envolé, pour retourner charmer dans les capitales les loisirs des princesses. Désormais non : Alcindor cultive tout simplement la poésie à Saumur! La lettre est datée de cette ville qui est la plus proche du château. Et Mlle de Chamarande le rencontre peut-être à la messe, les jours de grande fête tout au moins. En tout cas, une fois la semaine, ponctuellement, Mlle de Chamarande peut recevoir — nous en avons été témoins — une marque tangible d’amour émanant du singulier personnage. Mlle de Chamarande reçoit des billets tendres! Ah çà, seriez-vous d’avis qu’elle allât jusqu’à leur donner réponse? Je le croirais difficilement d’une jeune personne de sa qualité.
Le fait serait, en même temps qu’un acte de témérité grande, un bien grave manquement aux règles qui régissent la tenue d’une jeune fille noble et qui de plus, est l’élève de Mlle de Quinconas, propre nièce de Mgr de Trélazé. Cependant, Jacquette, me dira-t-on, fut élevée aussi, hélas! non seulement par une vertueuse gouvernante, mais dans un parc où l’amour régna tyranniquement…
Si l’amour fit des siennes au parc de Chamarande, comme en maint autre endroit, il ne s’ensuit pas, cela va de soi, que la liberté y ait été maîtresse exclusive. L’étiquette, comme partout, y commandait au contraire les gestes, et principalement depuis que Jacquette était en âge d’être épousée.
Désirez-vous savoir comment les choses se passaient?
Une certaine année, un certain mois, un certain jour, tout à coup, sans que cela puisse être expliqué autrement que par une occulte influence, c’en avait été fait de ce relâchement dont nous avons été les confidents scandalisés au temps de la jeunesse de Ninon. Instantanément, par la vertu d’une baguette magique, tout le monde, du petit au grand, s’était trouvé à l’unisson. C’est un des cas très rares où les mortels s’entendent. Il y a au logis une jeune fille à marier. On oublie qu’on n’a pris, durant l’enfance de celle-ci, aucune précaution et qu’on n’a pas gardé plus de tenue que si l’enfant eût été aveugle, sourde, imbécile ou muette. La jeune fille devient respectable au point qu’elle redresse les mœurs de toute la maisonnée. Le marquis ne jure plus, ne poursuit plus les servantes. Ninon, demeurée pourtant désirable en sa maturité, se conduit comme une nonne et professe l’intransigeance d’un prédicateur de carême. Tous les amis de la famille s’ingénient à inventer d’honnêtes et prudes divertissements. Il n’est guère que le vieux baron de Chemillé, le parrain, qui sourie, — c’est un pyrrhonien — car il observe les hommes, note leurs usages et ne peut se retenir parfois de les moquer un peu. Mais il se tient d’accord avec le reste du monde, en la circonstance, et même il a de celle-ci pris prétexte pour réviser sa bibliothèque et enfermer en une armoire soigneusement close, les livres à images immodestes et les auteurs dits licencieux. La Pudeur en personne peut séjourner chez lui sans risquer d’y être offensée. Il s’agit de marier Jacquette.
Cependant, à des intervalles à peu près réguliers, le château s’agite ; tout y entre en branle ; et l’on croirait revenus, voire dépassés, par l’effervescence, les beaux jours d’autrefois : l’on reçoit, l’on donne des matinées, des bals, des soupers où la Province d’Anjou convoquée, danse jusqu’à l’aurore. Il s’agit de marier Jacquette.