La singulière figure que fait Jacquette en ces parties de plaisir destinées à fixer sa vie! Ce n’est certes pas qu’elle répugne aux divertissements, à la danse, à la compagnie ; mais elle boude. Elle aspire de toutes ses forces à la fin de chacune des fêtes, parce qu’un seul être n’y assiste pas parmi ses connaissances, le seul précisément qu’elle souhaiterait de voir auprès d’elle.
Non, Alcindor n’est point des fêtes de Chamarande ; Alcindor n’est pas convié à venir éprouver les charmes de la jeune fille à marier. Il nous faut en conclure qu’Alcindor n’est pas gentilhomme. Alcindor est poète et n’est que poète, ce qui est peu de chose en une société. En quelle redoutable aventure une fille aussi sage que Jacquette a-t-elle pu s’engager?
Jacquette connaît trop son monde pour faire part de ce qu’elle éprouve à tout venant, et elle est trop soumise au bon usage pour commettre, à ce propos, le moindre esclandre. Aussi croit-elle sincèrement observer la plus parfaite discrétion et ne rien dévoiler des secrets de son cœur quand elle s’en va à chacun demander :
— Avez-vous lu Alcindor?
Rien de plus ingénu que sa question ni que le ton employé par elle pour la poser. Elle vous attire à part, comme pour vous confier que votre jabot est retourné ou votre bas entr’ouvert, ou encore — quelques uns le croient — pour vous dire, sous forme voilée, que c’est vous qu’elle préfère… et elle vous demande anxieusement :
— Avez-vous lu Alcindor?
D’autres fois, sans avoir l’air de rien, souriant, batifolant, dansant le menuet, Jacquette entr’ouvre sa lèvre charmante ; un sourire ingénu s’y dessine et deux fossettes se creusent à ses joues : quel mot divin va voler? Quelle grâce va s’ajouter aux plaisirs de la fête? Jacquette vous murmure :
— Avez-vous lu Alcindor?
Quelques uns ont lu Alcindor.
Non qu’il ait une renommée grande, mais parce qu’il habite le pays.