Et il regarda son jardin plaisant, situé en bordure du village : il donnait sur la douve dont le séparait un mur bas, où les lichens tissaient un appui de velours et où jouaient à cache-cache les lézards. Une treille en faisait, peu s’en faut, tout le tour. Les groseilliers, gros marchands de rubis, semblaient, derrière leur étalage, attendre la clientèle ; les perles noires du cassis s’y mêlaient désordonnément à la chair des framboises ; les poiriers y marquaient les encoignures des plates-bandes ; de vieilles futailles enfouies à fleur de terre, emplies d’eau, utiles à l’arrosage, imitaient une parure de bassins ; à la tombée du soir, les aromes du thym et du buis se fondaient là avec celui des fraises mûres et des abricots surchauffés.

— Tout cela, reprit le baron un instant songeur, n’a d’agrément réel que si cela vous promet de recommencer à en avoir demain. Rien ne vaut que ce qui porte en soi un élément fécond de durée. Eh bien, mon enfant, les fleurs, les fruits, les parfums, l’heure exquise peuvent me manquer l’an prochain… Les livres aussi! m’objecterez-vous? C’est là que je vous attendais pour vous faire éprouver la différence. Les livres, mais j’entends : les livres! — et il fallait écouter le baron dire ce mot — les livres contiennent quelque chose qui ne périt pas, qui non seulement ne périt pas, mais qui enfante sans cesse un élément nouveau, fertile lui-même et créateur de plus nombreuses et merveilleuses substances. Vous aimez la vie, ma filleule, oui, même aux heures où vous vous ennuyez, vous aimez la vie ; eh, bien! les livres, ils vous la doublent, ils vous la triplent, ils la centuplent, la vie!…

— Comment cela, mon parrain?

— Parce qu’ils contiennent la pensée, et parce qu’ils alimentent l’imagination. Ils déposent en nous des richesses qu’aucune méchanceté humaine ne nous peut ravir, et que nous faisons nous-mêmes fructifier comme des banquiers habiles, jusqu’à notre heure dernière, et mieux que cela, puisqu’en quittant notre or, nos maisons, nos jardins, nous leur disons adieu, tandis que je ne crois jamais que vont prendre fin la pensée ou le vers qui m’enchantent.

— Comment se peut-il, dit Jacquette, qu’il y ait des choses si extraordinaires dans les livres?

— J’appelle livres les ouvrages qui sont triés parmi les meilleures productions de l’esprit humain, en tous les pays et en tous les temps ; il ne faut pas croire que toutes les paperasses reliées en veau soient dignes de considération! Mais il est bon de savoir que ce que les meilleurs des hommes ont mis par écrit est meilleur qu’eux-mêmes. Non qu’ils se soient efforcés de le faire tel, mais parce qu’un secret mystère fait que certains hommes se surpassent quand, assis à leur table, ils deviennent écrivains… Je vous expliquerai cela une autre fois ; un phénomène aussi singulier nous mènerait loin…

— Vous me donnez plus grande envie encore de lire, mon cher parrain.

— Ce n’est pas tout, Jacquette. Ils constituent la grande distraction dont nous avons absolument besoin pour ne pas nous enliser dans la vie trop étroite quand elle est régulièrement répétée. Ils nous conduisent en d’autres pays ou en d’autres âmes, ce qui est la même chose ; et il importe beaucoup de savoir que les hommes comme leurs mœurs varient d’un lieu à un autre ; ils nous émerveillent par des aventures, ou bien nous suggèrent des réflexions que nous n’eussions jamais eues par nous-mêmes. Mieux encore que tout cela : ils sont beaux! Une page, un poème, un seul vers procurent plus de contentement que tous les plaisirs que nous acquérons à prix d’or.

— Vous me faites trépigner, mon parrain. Je veux des livres!

— Attendez. Il y en a parmi eux qui procurent l’enchantement à la jeunesse car ils sont la féerie, le rêve, la comédie, la source du rire inextinguible ; d’autres qui vous apprennent comment il convient de vivre, car ils contiennent, sous une forme généralement piquante, les résultats de toute l’expérience humaine ; et certains qui consolent — c’est le plus fort! — qui consolent l’homme avancé en âge de ne plus participer ni aux plaisirs de la jeunesse, ni au bonheur de vivre pour le mieux. Ce qu’ils nous donnent, c’est ce que nous avons la certitude d’emporter avec nous quand on nous ferme les paupières et la seule chose que nous aurions l’orgueil de montrer si nous nous réveillions dans une vie supérieure, car, pour le reste, en vérité : gloire, honneurs, richesses et tout ce qui s’obtient dans le commerce des hommes, dites-moi qui ne rougirait de se présenter devant Dieu avec ce seul bagage?