— « Nous nous ennuyons! » s’écria M. de Chemillé en regardant de biais le charmant époux, peut-on n’être pas parfaitement heureux quand on est amoureux?
— Taratata, fit Jacquette, « heureux », c’est bientôt dit, mais qu’est-ce que c’est que ça! Pour commencer, les personnes qui ne sont pas amoureuses m’ont l’air de s’occuper de mille choses (parmi lesquelles il y a chance que plusieurs au moins soient agréables) : les amants eux, d’une seule. Est-ce juste? Enfin, là, franchement, mon parrain, on ne saurait s’embrasser continuellement?…
— On ne le saurait, en effet, reprit le parrain, quoique beaucoup estiment qu’ils s’en contenteraient… Mais ce sont ceux qui n’embrassent plus, ou, plus exactement, que personne n’embrasse… On ne le saurait, vous avez raison.
— Bon, dit Jacquette, mais pas une âme, au château, qui condescende à seulement troubler notre tête-à-tête. Nous nous levons, le matin, déjà fort tard ; c’est bien. Nous avions coutume de prendre le déjeuner en famille ; aussitôt après, l’on aurait envie de se retrouver seuls. Bernique! à peine montrons-nous le nez, que chacun s’évanouit, disparaît ; maman nous lance par la porte entre-bâillée : « Allons, il ne faut pas que nous vous dérangions, mes enfants… » ; papa s’écarte en grognant, et Mlle de Quinconas a toutes les peines du monde à transporter assez vite son train de derrière qui épaissit. Avec cela pas plus de compagnie que du temps que je préparais ma première communion… Ah! c’est gai!
— Pomme-d’Api, votre poupée, vous reste, dit le baron.
— Puérilité!… Comment voulez-vous que je lui parle désormais?
— « Puérilité! » Sachez qu’elle prend de l’âge. Je ne serais pas étonné qu’elle songeât au mariage. Ce vœu accompli, vous aurez de nouveau en elle une confidente.
— Soyons sérieux, mon parrain. Nous venons vous demander de nous prêter des livres.
Le baron leva les bras comme si on le priait de décrocher la lune.
— Savez-vous ce que c’est que des livres? Savez-vous ce que sont les livres pour un vieillard tel que moi qui, à chaque pas qu’il fait, heurte la pierre de son tombeau, et pour qui toutes les choses délectables sont vidées d’espérance, comme les fleurs d’un jardin, souriantes encore et même parfumées, mais qui ne contiendraient pas au cœur la semence assurant le printemps prochain?