—Oui, oui, soupirais-je; mais, pourtant!...

—La fleur bleue? la suavité? l'idéal attendrissement? notre poésie à nous qui ne sommes que l'innombrable «bonne moyenne» des femmes? Oui!... Eh bien! je vous le répète, c'est plus beau, c'est meilleur quand ça demeure une aspiration, un désir, un songe... Et de ce songe-là, mon enfant, l'histoire de la vie des jeunes filles et des femmes est abondamment illustrée!

Elle me choquait, comme on se choque presque toujours d'une génération à une autre. Elle exprimait, je le crois, des vérités comme l'historien qui se prononce sur une période passée, toutes pièces en mains, sauf la principale, et qui est le vif de la vie; je sens bien que je m'approche de son opinion aujourd'hui; mais alors que je n'en étais qu'à la moitié de son âge, ce qu'elle disait me faisait de la peine.

J'avais toujours gardé vis-à-vis d'elle, comme de tout le monde, une extrême discrétion touchant mon propre mariage; j'ai en horreur les confidences dites personnelles, où une autre personne est intéressée autant que nous et plus que nous parce qu'elle y est généralement maltraitée. Madame Du Toit croyait-elle ou ne croyait-elle pas que j'eusse fait un mariage heureux? Un jour, à propos toujours de la petite Voulasne, j'improvisai, tout à fait malgré moi et poussée par la force des choses, un rapprochement entre le cas de Pipette et celui des jeunes provinciales de mon temps:

—Que c'est curieux! dis-je à madame Du Toit, nous reprochions, nous autres, à nos familles, cet usage abusif de l'autorité, qui présidait chez nous à toutes choses et nous contraignait à des mariages contraires à nos goûts; et voilà les Voulasne, aussi différents qu'il soit possible de nos familles, les Voulasne où nulle volonté n'existe, nulle autorité ne règne, où le régime du bon plaisir de chacun est le seul principe qui semble établi, eh bien! de leur défaut complet de volonté, leur fille va souffrir plus que nous n'avons jamais souffert peut-être de la volonté excessive de nos parents...

—Vous voyez bien! disait madame Du Toit, vous voyez bien!... Mais, ajoutait-elle, où vous faites erreur, ma chère enfant, c'est en croyant qu'il existe une famille, fût-ce celle des Voulasne, où une autorité ne soit pas établie, légitimement ou non. Il y a toujours une autorité! Si la légitime vient à s'oublier elle-même, une autre, venue du dehors, de n'importe où, se substitue à elle et s'impose plus tyranniquement. Voilà le danger du relâchement des mœurs.

Malgré ce danger madame Du Toit voulait que Pipette rentrât sous le toit paternel aussitôt que ses parents seraient de retour.

—Comment! lui disais-je, mais voyez-vous cette jeune fille livrée sans défense aux entreprises d'un monsieur à qui les parents donnent carte blanche!

—La place d'une jeune fille est sous le toit de ses parents.