—Mais il y a parents et parents...
—Non! il y a les parents! Aux yeux du monde, la jeune Voulasne se fera plus de tort en n'habitant pas entre son père et sa mère qu'en y demeurant malgré une situation anormale.
—Aux yeux du monde!... mais quant à elle, personnellement?...
—Ma petite amie, «aux yeux du monde», c'est tout, principalement quand il s'agit d'une jeune fille à marier.
Voilà où se manifestaient nos divergences: madame Du Toit appartenait à une école où la figure que l'on fait est plus importante que la conscience que l'on a, avec ce correctif, bien entendu, que la conscience que l'on a contribue pour beaucoup à la figure que l'on fait. Je crois, aujourd'hui, que tout compte établi, et étant donné l'incurable imperfection des hommes et les antinomies de la vie sociale, c'est madame Du Toit qui, en définitive, avait raison; mais, parmi les miasmes qui «étaient dans l'air» de mon temps, j'avais absorbé, c'est certain, moi, le mépris de l'opinion, qui peut mener à ce qu'il y a de plus beau, mais qui laisse le champ libre aux plus néfastes extravagances qui a fait les saints, mais qui fait le premier excentrique venu, car le mépris de l'opinion ne vaut que ce que vaut celui qui le professe. C'est une outrecuidante présomption, de s'imaginer que l'on peut mieux que ce que l'opinion commune exige; c'est peut-être mon «romantisme» à moi, ce désir ardent du bien extrême en toutes choses; mais on n'arrache pas aisément ce panache lorsqu'on en est né coiffé. On m'a versé dans ma jeunesse un trop grand enivrement moral pour que je puisse me contenter jamais, quant à moi, de faire la fade figure de la femme comme il faut. «Orgueil! orgueil!...» m'eût dit, et m'avait dit dans d'inoubliables entretiens celui dont le souvenir me faisait tant souffrir en secret. «L'orgueil est mon péché!» j'en convenais avec lui.
J'aurais voulu sauver la jeune Voulasne en la tirant d'un si misérable milieu. Bien que madame Du Toit jugeât que, les vacances terminées, il était de la dernière inconvenance qu'elle habitât chez des étrangers, je m'écriai, devant madame Du Toit, que je cacherais Pipette chez moi, si j'avais seulement un placard. La voyant tout à coup scandalisée et peinée, je lui dis:
—Tranquillisez-vous! Je n'aurai pas de placard à offrir... Je n'en aurai peut-être pas pour moi!...
Il fallait bien qu'un jour ou l'autre je lui fisse l'aveu des changements survenus dans ma vie. Je lui dis que nous allions quitter notre appartement. Elle n'aimait déjà point que l'on changeât, de quoi que ce fût; mais elle pensa que c'était pour m'agrandir, et elle admettait cela avec un sourire. Je la détrompai:
—Non! pour me diminuer...
Alors, elle fit une mine que je n'attendais pas. C'était une femme avertie, pleine d'expérience, et qui savait ce que parler veut dire. Le chagrin domina d'abord toute sa physionomie; elle tendit sa main en avant, l'appliqua sur la mienne. Puis l'interrogation souleva les deux arcs de ses sourcils, et presque aussitôt, avant que je n'eusse rien dit de plus, un soupçon brouilla tout; après quoi je lui vis une lèvre hautaine, étrangère.