Avant de lui avoir fourni les motifs pour lesquels «je me diminuais», j'avais saisi sur son visage la pensée déjà en bien d'autres occasions menaçante, la pensée que mon mari était «dans les affaires», était d'une gent qu'elle méprisait à cause des fluctuations de situation auxquelles elle est soumise et des abus que toute instabilité engendre, et que le malheureux, étant dans les affaires, en avait «fait de mauvaises», ce qui s'entend de façon ambiguë. Je reconnus, plutôt que je ne découvris, sur son visage, les préjugés de ma propre famille, et ce dédain, dont je n'étais pas moi-même exempte, pour les professions où l'on court le risque d'exposer sa probité à des épreuves. Avant qu'elle eût, d'un mot, exprimé sa pensée, j'eus l'impression de ce que la «situation» d'un homme était pour elle, et des ruines que pourrait amonceler autour de nous le petit changement dans notre façade.
L'effet premier de la nouvelle était produit; la pensée dominante avait traversé son cerveau, s'était trahie à mon attention exaspérée. Ceci fait, la femme, en elle, parfaitement excellente et compatissante, put s'adonner à un réel chagrin, à mille protestations d'amitié sincères et qui surent même me toucher. Je discernais si nettement en elle la femme, et puis la femme occupant un certain rang dans un certain monde!... Son chagrin, hélas! était plus grand que n'eût été celui d'une amie toute simple, car il était d'abord le chagrin d'une amie émue de ma déchéance, et il se doublait du chagrin d'une amie obligée de me perdre!...
[XVIII]
Madame Du Toit fut cependant charmante après la triste révélation de notre catastrophe. Oh! je voyais bien que la pauvre femme était loyale! Elle pensait comme mon mari que le malheur était pour nous de devoir modifier notre train de vie d'une manière apparente. Elle voulait que mon mari recourût à tous les expédients afin de «sauver la face»; obtenir une centaine de mille francs des Voulasne, elle s'en chargeait, personnellement, disait-elle, et «qu'est-ce que c'est, pour ces gens-là, de faire remise de l'intérêt à votre mari pendant une dizaine d'années, voyons?...» En dix ans, un homme encore jeune, se relèverait, que diable!... Et elle me disait:
—Mais il ne sait donc pas s'arranger?
—Comment cela?
Elle ne me regardait plus en face et elle ne donnait qu'un demi-jour à sa pensée: