Mon mari faisait, lorsqu'il fut en possession de «l'idée», la figure que je lui avais connue trop souvent, lorsque le fatal Grajat venait de lui proposer une affaire «monstre». Il me souffla que tout allait bien. Rendez-vous fut pris, en effet, pour aller voir la voiture, dès le lendemain, aux ateliers, et pour le petit voyage d'essai en compagnie des Blonda, tout jours prêts à partir, et de M. Chauffin, cela allait de soi.
Alors, que faire? Il fallut applaudir d'avance la corrida, promettre d'y assister dans la loge de la «Reine régente» et remercier avec effusion du cadeau de la magnifique mantille! Ce ne furent qu'exclamations, que cris et qu'embrassements; Pipette revêtit devant nous un costume de gitane; elle se réjouissait de prendre incessamment des leçons de castagnettes; elle dansait déjà sans principes et sans connaissances précises, mais en se déhanchant à outrance, comme elle l'avait vu faire aux Espagnoles de l'Exposition.
Dans la voiture qui nous ramenait, mon mari me confia «l'idée». Construire pour Baillé-Calixte des ateliers nouveaux, bâtiments importants, sur un terrain que Gustave Voulasne venait d'acheter à Levallois. L'affaire serait grande, surtout si y était jointe la construction d'immeubles de rapport environnants; et les bénéfices qu'en tirerait l'architecte équivaudraient amplement à la somme que mon mari se proposait d'emprunter. «A bon entendeur salut!» avait dit Gustave à son cousin: il ne tenait qu'à lui d'enlever l'affaire.
—La forte somme, à moi, bien à moi, gagnée par mes travaux, disait mon mari, serait évidemment une solution préférable à celle d'un secours dû aux Voulasne.
—Mais à qui serait dû l'avantage d'avoir «enlevé l'affaire»?
—En partie à Baillé-Calixte qui construit, évidemment; en partie à Gustave lui-même, sans doute, propriétaire du terrain et fortement engagé dans l'entreprise, à ce qu'il me semble...
—Alors, gare celui qui gouverne Gustave... et qui, peut-être, gouverne Baillé-Calixte!...
Mon mari souleva l'épaule. Il revint de cette soirée chez ses cousins, regagné par eux comme aux premiers temps de notre mariage; il avait recouvré cet appui, cette providence positive qui était un besoin pour lui, qui lui manquait tant depuis la perte de Grajat, et depuis notre quasi-éloignement des Voulasne.
Moi, je revins abîmée, ayant l'intuition de l'imminence, pour nous, du plus grand des maux.
Dès le lendemain, mon mari, ayant écourté son déjeuner, sauta dans un fiacre pour aller prendre son cousin et se transporter avec lui sur les terrains de Levallois; en même temps il verrait la voiture! Cette perspective d'une grosse affaire et ce goût de véhicule mécanique le ressuscitaient, le rajeunissaient.