—C'est de très mauvais goût, lui dis-je. Nous devons sentir bon par nos qualités, et cela suffit.

A sa mine indifférente et aussitôt distraite, je vis bien que Suzanne tenait mes paroles pour le langage convenu que les parents adressent aux enfants, auquel les enfants ne croient pas parce que les parents n'y croient pas eux-mêmes.

J'y croyais! J'eus même l'impression soudaine d'y croire plus ardemment que je n'avais jamais fait à aucun précepte adressé à mes enfants! Et, simultanément, s'imposa à moi de nouveau l'impérieuse nécessité de cette adhésion passionnée aux vérités morales, dont il faut que l'ardeur soit bien grande si nous voulons en communiquer la centième partie!...

Un élan irrésistible me poussa à ma chambre où je tombai à genoux au pied de mon lit, comme autrefois: «Mon Dieu! mon Dieu!...» Mais les mots qui s'adressent à Dieu, pour ne les avoir pas prononcés tous les jours, mes lèvres ne les retrouvaient plus. J'entendis dans l'escalier le pas de Suzanne; il se tut aux environs de ma porte; on essaya de tourner le bouton; mais j'avais fermé au verrou. Suzanne cria:

—Maman, qu'est-ce que tu fais?

—Je prie le bon Dieu, mon enfant.

—Ce n'est pas vrai... tu pleures...

O terribles enfants, en qui nous sentons quelque chose de plus fort que nous!... Dans le moment où nous essayons de nous gonfler pour nous envoler dans les airs, ils nous lancent des traits qui nous percent; ils me rappellent la voix implacablement humaine de Montaigne, si cinglante pour ceux qu'a touchés l'accent de l'auteur des Pensées, son fils sublime: «Nous aurons beau faire... nous n'en sommes pas moins assis sur notre derrière...» Et pourtant lui-même avait dit, inspiré par l'amoureuse amitié un jour: «O la vile chose et abjecte que l'Homme, s'il ne s'élève au-dessus de l'humanité!...» Choix angoissant! entre le ciel et la terre prendre parti! renoncer à l'enivrement du plus beau en faveur de la sagesse au visage de marbre! Vivre à mi-côte, la plus dure des résignations!...