Tout à coup, un beau jour, je reconnus que, précisément, cette résignation étant pour moi la plus dure, c'était à celle-là qu'il fallait me soumettre. Accepter la médiocrité du monde, oui, cela était pour moi une tâche plus ardue que de laver les pieds des pauvres ou de bander les ulcères, comme faisait Charlotte de Clamarion. Et quand j'eus résolu d'accomplir cette tâche qui s'impose aux femmes «de la bonne moyenne» dont j'étais, il me sembla que mon appétit de passion était comblé... Ma voie à mi-côte s'allongeait devant moi, droite et unie; tout orgueil abattu, j'y roulais, emboîtée en des rails d'acier que ma volonté avait étendus sur un plan; et je goûtais à cet effort plus de bonheur secret que je n'en avais éprouvé lorsque, dans mon emportement, j'avais fui avec indignation le milieu Voulasne. Par la plus âpre lutte que je pusse soutenir contre moi-même, je touchais le plus parfait contentement intime: je refaisais, de mon propre mouvement, et par la force des choses, ce que la plus vieille foi de ma famille enseignait comme le devoir élémentaire; l'expérience me ramenait à mon point de départ un peu dédaigneusement abandonné dans la bourrasque que déchaînent les courants d'air de mon temps; sur le chemin de retour où je marchais, ne discernais-je pas déjà ces grandes voix, organes mystérieux, échos d'instruments inconnus, dont le timbre n'a pas d'équivalent parmi ceux de ce monde, dont la musique célébrait la dignité de mon origine, la sainteté de ma destinée, et entre ces deux relais, l'humble beauté de la vie que nous ne pouvons pas changer. «Faire les petites choses comme grandes à cause de la majesté de Jésus-Christ qui les fait en nous...», m'avait dit un jour celui qui se plaisait à m'instruire si dangereusement!
[XXV]
Lorsque je retournai à Chinon, résolue à ne plus faire de moi qu'un instrument utile au bien des miens et savourant dans cet oubli de moi-même, dans cet adieu définitif à tous mes désirs personnels, dans ce renoncement même à la joie de mieux faire, une autre joie, d'essence plus subtile et plus haute, et qui ne devait plus jamais me manquer, je fis l'émerveillement de tous par la figure heureuse que l'on me voyait et que, au dire de chacun, personne ne m'avait encore vue. J'étais inquiète autrefois, disait-on, j'avais sans cesse l'air d'attendre quelqu'un, de désirer un objet chimérique, de rêver à la lune! A la bonne heure! On me trouvait, pour la première fois, satisfaite.
Et la vérité m'oblige à dire qu'en face de ce bonheur rayonnant de moi, il ne se trouva personne, dans la maison et hors de là, personne parmi ceux qui pourtant m'avaient enseigné la source secrète de ma présente félicité, qui ne chuchotât:—les échos m'en vinrent de toutes parts:—«Elle aime!... elle est aimée!...»
1910, 1911, 1912.
FIN
E. GREVIN—IMPRIMERIE DE LAGNY—2011-0-12.