Mon instinct se révoltait; sans prononcer une parole, j'eus un mouvement que Charlotte devina, parce que nous avions longtemps vécu ensemble, et qui voulait dire: «Mais il n'y a donc pas moyen de se révolter contre cette situation?»

Elle me dit:

—Mes larmoiements, mes récriminations, si vous saviez comme ces hommes-là ont une façon de vous en faire comprendre le ridicule... et la vanité! Quand cela m'a soulevé le cœur par trop fort d'être contrainte à voir ici cette pimbêche, j'ai cru pouvoir m'en ouvrir à ma belle-mère; mais ma belle-mère m'a fait signe de ne pas continuer et elle m'a dit en propres termes: «Dans notre famille, ma chère enfant, l'usage est de fermer les yeux, de se taire et d'élever nos enfants de notre mieux...» L'usage... Ce mot-là vous rabat le caquet, je vous prie de le croire, quand on n'est, comme moi, qu'une petite bourgeoise...

Pauvre Charlotte!... Trois ans auparavant, nous étions sur le même banc, au Sacré-Cœur, ignorantes et prêtes à tout. Mais elle avait un demi-million de dot, et moi rien; et voilà les destins différents qui s'emparent de nous en s'appuyant sur ces chiffres! Elle a fait, elle, le mariage qui comblait certainement tous ses vœux: joli garçon, beau nom, noble faubourg! Et la voilà qui, pour les quinze ou vingt mille francs de rentes qu'elle apporte à une famille appauvrie, a acquis tout juste le droit de servir chez une madame de Clamarion, rue Monsieur! Je ne me trouvai pas, par comparaison, si à plaindre.

Je fis à mon mari le récit de ma visite. Il montra beaucoup d'intérêt pour le cas de mon amie, et il dit:

—Voilà des femmes admirables!

J'espérais revoir Charlotte qui avait paru trouver un soulagement à se confier à moi. Elle vint, longtemps après ma visite, déposer une carte chez mon concierge, et quand j'essayai par deux fois de la revoir chez elle, il me fut répondu qu'elle était sortie. Nous n'étions pas du même monde. Ceci était si vrai que, de moi-même, sans songer à Charlotte, je quittai, peu après, sa couturière. J'ai rencontré madame de Clamarion, des années plus tard, à une vente de charité. Elle me parla très gentiment. Je la complimentai parce que je voyais souvent son nom, dans les journaux, à la tête d'une quantité d'œuvres où elle payait, c'était probable, plus de sa personne que de sa bourse. Elle me parut, en effet, complètement absorbée par cette besogne et par son fils unique; elle était mise sans aucune recherche, comme une femme qui a oublié son sexe. C'était une résignée et elle semblait avoir trouvé la paix, même un bonheur.

Je me doutais bien que mon mari souhaitait me voir fréquenter quelques-unes de ces femmes jugées par lui «admirables». Il le souhaitait parce qu'il comprenait que je trouverais peut-être près d'elles l'agrément qui me manquait ailleurs, et il le souhaitait parce qu'il tenait avant toute chose à ce que je ne m'écarte point du type de femme qu'il avait voulu en moi. C'étaient des femmes qui ne l'amusaient pas, mais qu'il jugeait indispensables à la maison. Malheureusement, il en connaissait peu. Madame de Clamarion, c'en était une qui nous échappait. Je pensais, moi, toujours aux Du Toit, qui m'avaient fait les avances les plus caractérisées; mais il y avait interdit sur les Du Toit, au moins aussi longtemps que leur conflit avec les Voulasne n'aurait pas reçu de solution.