Je me souvenais des paroles prononcées par M. Juillet, en ces dernières vacances, et dont chacun des termes m'était resté, à cause du dernier, qui avait résonné dans le salon de Fontaine-l'Abbé, au grand scandale de quelques-unes: «Notre temps a découvert une mine bien facile à exploiter; il va prendre, un à un, tous les actes réprouvés par la morale évangélique, et s'employer à les réhabiliter, systématiquement. C'est un procédé puéril qui fera passer des esprits médiocres pour d'audacieux génies. Il y en a pour vingt-cinq ans à s'amuser à ce petit jeu. Après quoi, il y a chances pour que la société soit transformée en une étable à porcs.» Et, comme on s'exclamait à cette conclusion, M. Juillet renchérit: «... En quelque chose de pire que cela! dit-il, car le pourceau ignore qu'il est un animal et qu'il est vil, tandis que nous serons immondes et en tirerons vanité!»

Ah! jusqu'à quel point l'idée de M. Juillet me possédait! Je rappelle les petits événements de ma vie, je rappelle mes heures de songerie et jusqu'à celles où je me remémorais mes plus anciennes songeries, et je trouve sa pensée partout. Elle est là, comme une présence réelle, lorsque je suis témoin des derniers moments de mon grand-père, pour m'inviter à faire de ces réflexions qu'elle seule, me semble-t-il, sait inspirer; elle est là lorsque j'évoque un passé auquel elle fut cependant tout à fait étrangère, comme si elle l'eût empli d'avance et à mon insu; et toutes les fois que ma propre pensée tend à se hausser, c'est la pensée de M. Juillet qu'elle rencontre, ce sont les paroles prononcées par lui qui en fournissent la plus satisfaisante expression!

A mesure que les circonstances deviennent pour moi plus solennelles, à mesure que je m'efforce davantage à la vie morale, plus sûrement je me butte au seul homme qui ait mis une touchante complaisance à me parler sérieusement des choses sérieuses, à ressusciter en moi l'idéalisme de mon enfance, molesté et refoulé par les exemples de la vie matérielle. A ce moment, ce n'est qu'en m'abaissant, que j'eusse pu courir la chance de ne pas rencontrer la pensée de M. Juillet.

Loin de me détourner de lui, de me le faire oublier ou, tout au moins, de m'inspirer quelque scrupule d'une si constante assiduité imaginaire près d'un homme, mon séjour à Chinon me rapprochait encore de M. Juillet. Même au côté de mon mari, même au milieu de tous mes vieux amis d'enfance, même sous les yeux de ma grand'mère et de maman, et jusqu'en face de la mort qui pénétrait dans notre maison, je portais avec une audace ou une innocence déconcertantes,—franchement, je ne sais pas encore aujourd'hui si c'était l'une ou l'autre,—je portais la pensée de M. Juillet.

Pourtant, je n'en étais plus à ignorer ou à me cacher à moi-même la nature d'une telle obsession. Je savais que j'aimais. Oui. Mais le mot n'avait pas été dit. Je n'en avais pas même, à part moi, prononcé les syllabes, petit acte qui imprime à la chose une sorte de sceau; enfin la beauté dont il se parait à mes yeux, son beau caractère, le rangeaient pour ainsi dire hors du champ de mon jugement.

L'amour, pour s'insinuer en nous, prend notre livrée, adopte nos couleurs. On ne sait pas jusqu'à quel point ni pendant combien de temps il peut être inoffensif chez une femme. Et lorsqu'il se révèle en dévoilant ses attributs véritables, il peut impunément nous causer une terrifiante surprise ou nous arracher des lamentations: c'est trop tard, il est chez lui.

Quelques jours après la mort de mon grand-père, la maison ne pleurait pas plus qu'avant l'événement, les larmes étant taries; mais grand'mère ne tolérait que des pensées pieuses, entremêlées tout au plus de souvenirs de famille relatifs au cher défunt. Je l'étonnais et l'édifiais par le nombre des belles réflexions sur la mort que j'étais capable de citer.

—Tu n'en savais pas tant, quand tu étais jeune fille, dit ma grand'mère, qui donc t'a appris tout cela?

Mon mari croyait que j'avais lu les livres de piété dont il m'avait fait cadeau un jour. Me voilà très mal à l'aise. Mon premier mouvement fut de nier: «Non, non, je n'ai seulement pas lu les petits livres...» En effet, malgré l'envie de les lire que m'avait donnée un jour M. Juillet, je ne les avais pas lus, et d'autre part, mes sentences j'étais plus fière de les tenir de M. Juillet que d'aucun livre; mais quelque chose me gêna dans l'aveu que j'allais en faire. Et cette gêne persista et grandit. J'éprouvais un vif besoin de dire la vérité. Mon mari s'étant absenté peu après, je confessai à ma grand'mère:

—Tu sais, les belles choses en question: je n'en aurais jamais eu connaissance sans monsieur Juillet...