Et ma grand'mère me demanda de lui parler de M. Juillet.
Je lui parlai de M. Juillet le plus impartialement que je pus... Ma grand'mère m'écoutait avec attention; tout à coup elle me dit:
—Tu t'excites, Madeleine! Je reconnais bien là ta nature... Il faut de la modération, ma fille, ne l'oublie pas, même dans le goût du bien!
J'étais pourtant faite à comprendre, à demi-mots, les observations de ma grand'mère, et j'aurais pu être accablée par celle-ci. Mais pas du tout. J'avais eu un si extraordinaire plaisir à confesser que j'étais ornée par l'enseignement de M. Juillet, que cette joie ne se laissait pas traverser. Un instant, l'idée m'était venue, qu'il y avait de ma part quelque inconvenance à parler de M. Juillet à ma grand'mère et à maman; mais soudain, une autre idée avait pris la place, à savoir que je purifiais ce sujet, au contraire, en y touchant en présence de ma grand'mère et de maman!... Habitude d'enfance, rejet de responsabilité sur les personnes les plus dignes... Un peu plus tard, j'aurais pu me dire, le cas échéant, pour calmer ma conscience si elle s'alarmait: «Monsieur Juillet? mais je parle de lui à cœur ouvert avec ma grand'mère, avec maman!» Sophismes, petites lâchetés, subtilités d'un esprit qui ne va plus droit son chemin.
Il y eut pis encore. N'osant plus m'exposer aux observations de ma grand'mère dont la grande perspicacité m'effrayait, je pensai éprouver du bien en m'épanchant devant maman toute seule, parce que son esprit était beaucoup plus simple et n'allait pas chercher sous les choses. Et, devant ma pauvre maman toute seule, je m'offris le plaisir d'étaler ce que j'avais retenu de plus magnifique de l'enseignement de M. Juillet. Maman, l'indulgence et la bonté mêmes, n'osait rien me dire, mais je m'aperçus qu'elle suffoquait, chaque fois que j'abordais ce sujet.
A la fin, elle me dit:
—Ma chère enfant, au lieu de parler si bien, tu ferais mieux de penser avec recueillement à l'âme de ton pauvre grand-père.
Cela, c'était une phrase qui n'était pas d'elle. Elle me la citait parce qu'elle ne trouvait rien à me dire elle-même, et parce qu'elle jugeait qu'il fallait absolument que quelque chose d'un peu sévère me fût dit pour me rappeler à l'ordre. J'en fus toute glacée.
Il m'en resta une sorte de honte. Je me sentais diminuée dans l'esprit des deux femmes que je respectais le plus; leur jugement me parut comme une divination. Peut-être voyaient-elles en moi mieux que moi-même? Et peut-être prévoyaient-elles mieux que moi les suites de mon état présent? Leur susceptibilité de femmes honnêtes me stupéfia: «Pour avoir à un tel degré le sens d'une déviation possible de la ligne, m'eût dit M. Juillet lui-même,—car il avait quelquefois abordé de pareils sujets devant moi,—quel long exercice, quel séculaire entraînement de chasse au péché d'adultère fallait-il qu'elles eussent dans leurs chastes muscles!...» Oui, je me souvenais parfaitement des expressions employées par M. Juillet; moi, je n'aurais pas parlé si bien.