Quand nous sommes attristés, il vaut mieux échanger notre sujet de tristesse contre un autre, que prétendre nous égayer. Je lui parlai de mon frère. Depuis mon mariage, je n'avais jamais tant vu ce pauvre Paul que, tout récemment, à l'occasion des obsèques, pendant les quarante-huit heures de congé qu'il obtint; et, de ces deux journées, j'avais gardé un souvenir désolé. Faute de pouvoir se procurer une situation sérieuse, Paul continuait à être un sujet d'alarme pour sa famille; de plus, ou m'apprit qu'il avait à Tours une liaison et deux petits enfants sur les bras. Comment parvenait-il à soutenir une pareille charge? Depuis l'échec de ses études de droit à Paris, on l'avait placé, sur sa demande, dans une maison de commerce où il ne recevait que des appointements dérisoires, mais où du moins l'on n'exigeait de lui rien qui dépassât ses capacités, c'est-à-dire peu de chose. Ce qui m'avait le plus frappée et chagrinée, en revoyant mon frère, c'était de l'avoir trouvé irrémédiablement déclassé. Ah, Dieu! si mon père eût vécu et vu cela! En sept ou huit années de ce régime, Paul avait perdu tout le fruit de son éducation; il était épais, ignorant, commun; c'était un grand gaillard, vigoureux, fort, avec des mains de manœuvre, des vêtements d'ouvrier endimanché; il était préoccupé uniquement de faire de l'entraînement à bicyclette, nullement malheureux d'ailleurs, en apparence, mais pour moi plus pitoyable que s'il eût souffert de son sort.
—Dans toutes les familles, dis-je à mon mari, vous voyez, il est bien rare qu'il ne se trouve au moins un membre à ne vous faire que peu d'honneur.
—Oh! oh! disait-il, c'est qu'il y a partout quelque chose de relâché.
Comme la plupart des hommes, il dénonçait le «relâchement» toutes les fois qu'il en était directement atteint. Hormis ces cas, il y voyait une sorte de progrès dans la douceur et la facilité des mœurs. Si Emma n'eût pas été sa sœur, ni les Voulasne ses cousins, il eût trouvé très «farce» l'épisode de Saint-Lunaire; si mon frère ne lui eût tenu d'assez près, il m'eût débité à propos de mon frère un petit discours que j'imaginais bien: Paul était des premiers touchés par l'air nouveau; Paul appartenait à une génération que ni ma famille ni moi ne saurions comprendre, à une génération appelée à porter son activité non sur des idées creuses, mais sur les innombrables applications de la science, sur les grands mouvements modernes, enfin sur les sports qui créeront des industries insoupçonnées, à une génération pas du tout plus dépourvue d'intelligence ou de mérite que les précédentes, mais différente, tout simplement, et qui ferait preuve de valeur et de courage, comme ses aînées, on le verrait avant peu. Ne commençait-on pas à parler de voitures se mouvant automatiquement? Quel bouleversement prochain dans le monde! etc., etc... Mais Paul tenait de près à mon mari. Et mon mari voulait bien juger que Paul était un paresseux du cerveau, qui n'avait jamais rien fait au collège, rien fait comme étudiant, qui n'était apte en définitive qu'à mouvoir les pédales d'une bicyclette. Et, en conclusion, mon mari formulait que ce qui avait manqué à Paul, c'était l'autorité énergique d'un père trop tôt disparu, de même qu'à l'éducation d'Emma, disait-il en soupirant avec une tristesse et une conviction véritables, «il a manqué la volonté d'un homme».
J'avais envoyé, avant de quitter Chinon, un petit mot à Fontaine-l'Abbé, pour avertir madame Du Toit qu'elle eût à me donner désormais de ses nouvelles à Paris. Nous n'étions pas rentrés depuis deux jours, qu'à ma grande surprise on m'annonce, après déjeuner, la visite de madame Du Toit. Elle ne quittait ordinairement la campagne qu'à la Toussaint; nous n'étions qu'à la fin d'octobre. Madame Du Toit m'embrassa, tout émue, en me parlant de mon grand-père. Mais elle ne connaissait point personnellement mon grand-père, et je crois qu'elle s'émouvait en songeant qu'elle venait me parler de l'aventure de Saint-Lunaire, de ses suites sur les trop faibles Voulasne, et sur Albéric, gagné par leur extraordinaire apathie.
Et en effet, aussitôt après les condoléances, cette triste affaire déborda de toutes parts. Elle la tenait d'un témoin, d'un ami sûr. M. Du Toit, par bonheur, ignorait tout encore. On espérait que, dans son entourage, le bruit serait étouffé.
Nous ne nous privions point, habituellement, madame Du Toit et moi, en échangeant nos tristesses de famille, de parler des chagrins qu'Emma causait à mon mari.
—Je n'ai plus de fils, s'écria madame Du Toit: il est digne de ses beaux-parents! Il a bien fait de ne pas venir à Fontaine-l'Abbé et de rester avec eux cacher sa honte!... Et que pense de cela votre mari, ma chère enfant?
—Mon mari, il m'a dit que s'il avait été là, il aurait tué sa sœur...