Vers trois heures de l'après-midi, elles sortirent par un temps gris et désolé de novembre. Mlle Cloque portait à la main son sac à ouvrage ainsi qu'une petite chaufferette à braise chimique, en cuivre, dont les dimensions dépassaient à peine celle d'un gros paroissien.

Geneviève promenait à côté de sa tante une figure résignée. Elle l'accompagnait dans toutes ses courses et semblait partager l'agitation que causait à la vieille fille l'approche des élections à la présidence de l'Ouvroir et de la fête de Saint-Martin.

Elle ne donnait aucun signe d'émotion secrète. Elle montrait moins d'entrain que du temps qu'elle était au couvent: mais elle avait dix-huit ans sonnés, ce n'était plus une enfant. Elle n'était pas gaie: mon Dieu, cela pouvait s'expliquer par le manque de jeunesse autour d'elle. Enfin, si elle avait moins bonne mine qu'autrefois, cela tenait évidemment au peu d'exercice qu'elle prenait; et on aviserait à y remédier aussitôt après les fêtes.

Elles longèrent le mur de la chapelle provisoire, tronquée déjà de l'appendice qu'habitait encore trois semaines auparavant M. l'abbé Moisan, et offrant à vif la plaie de son flanc mutilé, sur le large espace béant de l'ancienne maison du droguiste.

Elles allaient prendre une petite ruelle faisant suite à la rue Rapin, pour gagner l'Ouvroir; mais elles la trouvèrent complètement obstruée par les décombres, et firent le tour par la rue Néricault-Destouches. Devant la porte, une demi-douzaine de voitures de maître attendaient déjà celles de ces dames à qui leurs occupations ne laissaient que le loisir de tirer quelques aiguillées à la salle de travail.

On rentrait de la campagne, et les premiers froids concordant avec le zèle des commencements d'année et des intrigues de l'élection prochaine, réunissaient au complet la pieuse association de bienfaitrices des pauvres.

Bien que, au dire des méchantes langues, on travaillât moins en fait qu'en paroles à l'Ouvroir de Saint-Martin, les résultats étaient éloquents, et cette institution fournissait chaque année aux familles nécessiteuses un lot considérable de brassières d'enfants, de petits bas de laine, de layettes complètes, de couvre-pieds au crochet tunisien. Qu'importait-il, après tout, que ces objets fussent imprégnés du subtil parfum de charité qu'y laisse la main même de l'ouvrière mondaine, ou qu'ils fussent achetés tout faits, à la dernière heure, par les zélatrices paresseuses?

Dans une vaste salle dont la nudité absolue avait pour but de faire pénétrer jusqu'aux moelles des femmes du monde, le sentiment des affres de la pauvreté, elles se pressaient autour du petit poêle de fonte ronflant, qui supportait une vieille boîte de conserves emplie d'eau, et envoyait dans l'espace vide d'ornement l'éclair sinistre de son noir tuyau en zig-zags. De tristes becs de gaz d'école primaire, efflanqués, descendaient du plafond fumeux. Pour tout mobilier: des chaises grossières; pas même un porte-manteau. Aux angles de la pièce, les parapluies inclinés les uns sur les autres, dans une complète promiscuité, prenaient des airs boudeurs ou pleurnichards. Le long du mur, les socques et snow-boots, soigneusement séparés par paires, chacune suintant sa petite mare, bâillaient avec contorsions leur veuvage des pieds dévots. Au milieu du désert d'un panneau, pendait un lamentable crucifix de grabat.

On respirait une odeur d'eau tiède, de roussi et de caoutchouc.

C'était là que Mlle Cloque,—depuis vingt ans l'âme de cette réunion, depuis huit ans honorée annuellement de la présidence,—avait eu la joie de remarquer, et précisément ces derniers jours, en dépit de la lettre anonyme, «un regain de la belle union de jadis, de la féconde entente des âmes et des cœurs dans l'amour de Notre-Seigneur, en vue du bien».