Et la voiture était déjà engagée dans la Rampe de la Tranchée, que la pauvre fille n'avait pas encore mis en ordre deux idées, parmi les choses qu'il allait falloir dire tout à l'heure. «Mon Dieu! fit-elle, nous voilà déjà arrivés!...» Elle eut un léger désir, à peine formulé, un peu lâche: «Peut-être, ne sera-t-il pas chez lui!...» Mais son sentiment du devoir lui redonna immédiatement du courage. Cependant, comme le fiacre, ayant franchi la grille ouverte, s'élançait avec coquetterie, au trot, sur la pente montante des allées du parc, une idée glaciale la saisit: «Ce que je viens faire là, c'est par acquit de conscience: je n'obtiendrai rien. Et tout le monde est contre moi, aussi bien mes frères en Jésus-Christ que ce fils de ses bourreaux... Mon Dieu, que vous ai-je fait pour que vous ayez voulu l'humiliation que je vais souffrir ici?»
Après quoi, elle ne pensa plus qu'à une chose, à ne pas se faire arrêter à la grande entrée, à passer d'abord par les communs demander si M. Niort-Caen est là, si on peut lui parler à lui tout seul.
Mais, des communs, on renvoya la voiture devant le perron abrité par une marquise et donnant sur le vestibule. Deux domestiques accueillirent Mlle Cloque. On la débarrassa de son parapluie.
—M. Niort-Caen? demanda-t-elle. Je désirerais avoir un entretien particulier.
Elle donna son nom. On la fit entrer dans une petite pièce chaude où une lampe, sur une table à tapis de billard, éclairait des journaux et des revues. L'impression dominante pour elle, ici, c'était que cette maison était vide de toute pensée comme de tout signe chrétiens. Elle se sentait sur une terre étrangère. Elle n'eût pas été étonnée si l'air qu'elle y respirait y eût porté une odeur insolite.
Elle tressaillit. Une voix qu'elle reconnaissait pour être celle de la «belle Rachel» appela dans une pièce voisine:
—Marie-Joseph!
Marie-Joseph était là. Mlle Cloque pensa à Geneviève, à ce qui aurait pu être. Si les événements de Saint-Martin n'avaient pas fait éclater brutalement les antinomies des mœurs et éclairé les penchants secrets, Geneviève serait peut-être là, ce soir, et elle-même, s'apprêtant à dîner à la table d'un juif.
Mlle Cloque ne connaissait pas Niort-Caen. Du temps qu'elle fréquentait les Grenaille-Montcontour, le père de Rachel habitait encore Paris, la maison présente n'étant pas achevée; et lorsqu'il venait par hasard chez les parents de sa fille, il évitait, avec une prudence extrême, que sa présence y fît la moindre sensation. Quant à lui, sans avoir jamais rencontré la vieille fille, il était amplement édifié sur tout ce qui la concernait, et par l'union qui avait failli se conclure, et par les affaires de Saint-Martin.
Au bout d'un quart d'heure, on vint la prévenir que «Monsieur» l'attendait. Le temps lui avait paru à la fois long et trop court. Elle n'était pas prête. Elle se sentait des jambes «de chiffon»; elle contenait son cœur. Elle trébucha contre la corne d'un tapis, et dut s'appuyer au bras du domestique qui la précédait. Elle disait à cet homme: