La pauvre tante rougissait, croisait les mains, invoquait les Saints du paradis. Ses remontrances se heurtaient à la candeur parfaite des confessions de la jeune fille. Elle avait consulté l'abbé Moisan qui avait conseillé la lecture d'ouvrages édifiants. Le marquis d'Aubrebie avait surpris ce qui se passait et donné son avis sans qu'on le lui demandât: «Laissez-la parler, ma chère amie, laissez-la parler, cela s'échappe par là. Mais menez-la dehors, faites-lui faire des promenades.»
L'abbé Moisan était revenu quelque temps après en proposant un mariage avec un petit notaire «appartenant à une famille des plus honorables.»
—Comment voulez-vous, avait objecté Mlle Cloque, qu'il puisse être question de mariage dans l'état où elle est? Laissons passer le temps.
Le temps avait passé non sans un accompagnement de cruautés nouvelles. Les disgrâces particulières de la tante avaient fourni une triste diversion aux souffrances de la nièce. C'était peut-être à l'excès même de leur détresse qu'elles devaient l'une et l'autre d'avoir supporté ces mois néfastes. Leurs infortunes les avaient rendues indulgentes à leurs plaintes réciproques, et finalement, il leur montait un farouche plaisir des pires sujets cent fois retouchés en commun, comme si la douleur humaine portait en soi son remède, et, ayant atteint les extrêmes limites, se pansait elle-même à l'aide de ses éclaboussures.
Un jour cependant, une pudeur avait clos les lèvres de la petite amoureuse, c'était lorsque l'annonce du mariage de Marie-Joseph avec Léopoldine était devenue officielle. Durant des semaines, on n'avait plus prononcé un seul nom pouvant rappeler de près ou de loin les deux familles parties momentanément pour Grenoble. Ce silence pesait autant à la tante qu'à la nièce, car Mlle Jouffroy, l'aînée, avait été récemment nommée présidente de l'Ouvroir, et il eût été bon d'exprimer à ce propos son amertume.
Mlle Cloque était intimement confondue de la manière adroite dont les Grenaille avaient mené les événements. Ils voulaient avoir par un de leurs fils un pied dans le monde catholique—qu'ils jugeaient prudent de ménager,—de même que par l'aîné ils s'étaient fermement appuyés sur le monde des affaires. Et, ayant échoué devant l'intransigeance de la vieille zélatrice, ils avaient fomenté contre elle une réaction, l'avaient brisée et remplacée habilement par ce soliveau de Mlle Jouffroy dont on élevait le frère à une haute fonction administrative et prenait la nièce, belle et fraîche créature sans scrupules, admirablement taillée pour leur genre de vie. Derrière cette forte diplomatie, elle distinguait non pas le comte, qui, en vérité, n'avait jamais été si malin, mais la figure haïssable et terrifiante de Niort-Caen, tout jaune, tout mou, sa petite main blanche pétrissant ses traits mobiles, derrière la grande table à dossiers: un cauchemar du jour et de la nuit.
Depuis le mariage on restait muet.
Une après-midi de la fin d'avril, comme Mlle Cloque ouvrait la fenêtre de la chambre de Geneviève pour faire l'inventaire des toilettes de printemps, elle vit s'entre-bâiller la petite porte de la rue de la Bourde, et distingua la mère Loupaing qui causait furtivement avec la Pelet:
—Elle n'aura pas fait plus de bruit à sa sortie qu'à son entrée sous les verrous...
C'était une allusion à la grâce, à elle refusée par Niort-Caen et sans doute accordée à la nouvelle présidente, puisque l'affaire de la protégée de l'Ouvroir avait passé presque inaperçue dans les journaux. Seule Mlle Cloque en portait toute la responsabilité.