Geneviève, amaigrie, les yeux creusés, illuminés d'une sourde flamme, épiait l'occasion qui ramènerait l'entretien sur leur douleur. Elle brossait et secouait les robes avec des mouvements brusques. Dans l'état de mélancolie qui la détachait de beaucoup de choses et tiédissait jusque sa piété, elle gardait un goût vif pour la toilette. Même durant les jours lugubres de l'hiver, où l'on ne sortait que le matin, dans la boue neigeuse, pour aller jusqu'à la chapelle de l'Adoration, jamais elle n'avait négligé de s'habiller. Elle dit à sa tante, gauchement, avec une de ces fausses transitions dont la maladresse trahit l'intention:

—Voilà une robe qui ne fera plus long feu... Tu te rappelles quand je la portais?...

—Quand tu la portais, mon enfant?

—Ce n'est déjà pas d'hier! tu ne te souviens pas?... Dame, je l'ai déjà rafistolée pour l'année dernière, et elle n'était même pas toute neuve le jour que je veux dire, tu sais bien... Voyons! quand nous sommes allées faire visite... il y aura deux ans à l'automne, tiens... avant de rentrer à Marmoutier... là-bas... boulevard Béranger?

—Ah!

Mlle Cloque revoyait en effet cette visite chez la comtesse: le jardin, les grandes allées bordées de buis, les sons de la musique militaire, la jeune juive cueillant des roses.

—Eh bien! mon enfant, dit-elle, il faudra examiner si tes économies te permettent de la remplacer, cette robe.

Geneviève, désappointée par la réponse de sa tante, regarda le pupitre sur la table:

—Mes économies, dit-elle, elles sont là, tu peux voir.

Mlle Cloque jeta les yeux sur le pupitre muni de sa clef à la serrure. Elle entendait encore les paroles du docteur Cornet descendant l'escalier: «A votre place, moi, je regarderais dans le pupitre...» Elle n'avait pas osé le faire. Et aujourd'hui, c'était Geneviève qui lui disait elle-même: «Regarde donc dans le pupitre!»