Où était l'aveugle aux lèvres tuméfiées par la prière monotone? Où était la Mouche? Où était le guichet du Frère bleu? Où était le Frère bleu lui-même?

Un prodige d'équilibre maintenait debout l'angle de la maison Pigeonneau, qui semblait encore aiguisé par son isolement. De longs madriers penchés en arc-boutants lui prêtaient un appui dérisoire, en attendant l'époque prochaine de la fin du bail. Pigeonneau, fort de son contrat, avait refusé d'évacuer la place avant la dernière extrémité.

Les quelques personnes demeurées fidèles au magasin ultramontain y tenaient encore parfois de tristes colloques. C'était le seul endroit où l'on se retrouvât entre gens «bien pensants», où l'on se sentît à l'abri des ralliés aux idées nouvelles. On s'y mêlait aux âmes fluctuantes que le zèle inaltérable de M. Houblon reconquérait par hasard, mais pour une période presque toujours éphémère. Cet apôtre donnait encore, dès qu'on l'approchait, l'illusion d'une grande force. Il élevait si haut, en parlant, un bras qui avait l'air de commander si loin, et comme à des puissances inconnues, qu'en présence même de ses défaites les plus évidentes, on hésitait à le déclarer vaincu. Mais malgré qu'il se démenât, il ne pouvait être présent partout à la fois, et la vertu de ses arguments disparaissait avec lui.

Le marquis d'Aubrebie que son scepticisme maintenait à l'écart des révolutions, continuait à rendre quotidiennement ses devoirs à Mme Pigeonneau. Celle-ci était plus charmante que jamais, et, au sein même des troubles qui semblaient compromettre sa fortune, prenait de la mine et quasiment de l'embonpoint. Pigeonneau lui-même, quand il montrait le nez à la porte de la reliure, avait son immuable figure placide.

—Pigeonneau, disait le marquis, je vous trouve stoïque!

—Oh! ça m'est bien égal, répondait le relieur, on peut me dire ce qu'on voudra, du moment que j'ai à travailler.

Pour taquiner ces dames, M. d'Aubrebie aimait à rappeler les dernières batailles de M. Houblon. La plus chaude avait eu lieu lors de la fête de saint Martin. Pendant des mois, le champion de la Basilique avait escompté cette date pour l'accomplissement de grandes choses. Il confessait tout bas avoir prévu des barricades.

Le 11 novembre de chaque année, on venait en effet à Tours, non seulement du département, mais des diocèses voisins et circonvoisins. Les évêques avaient coutume de se joindre à leur clergé et à leurs fidèles, et la présence de nombreux princes de l'Église donnait un éclat particulier à cette solennité. Avant l'interdiction des processions, les reliques de saint Martin étaient portées dans les rues, et, du haut d'une estrade adossée au pied de la vieille tour Charlemagne, en face de la maison de blanc et du magasin Pigeonneau, tout au bout de la rue Descartes, un cardinal donnait la bénédiction. «A un moment de cet imposant spectacle, ne manquaient pas d'écrire, le lendemain, les feuilles religieuses, on se fût cru sur l'immense place de Saint-Pierre, dans la capitale même de la chrétienté, alors que le Très Saint Père prononce urbi et orbi... etc.» Depuis qu'un maire radical avait supprimé les manifestations extérieures du culte, la fête de saint Martin se célébrait plus modestement, il est vrai, dans l'intérieur de la chapelle. Mais, cette dernière année, on avait pu espérer un regain de l'ancienne affluence, la Semaine Religieuse et le Journal du Département ayant annoncé que la cérémonie de la fête de saint Martin devait être la dernière célébrée à la vénérable chapelle provisoire. C'était peu de jours après, en effet, que ce lieu devait être abandonné «à la pioche des démolisseurs» pour être «dignement remplacé» disait le premier organe, «par le magnifique temple nouveau élevé au grand Thaumaturge des Gaules, grâce au touchant accord des fidèles»; «pour céder, disait l'adversaire, à la tyrannie occulte des franc-maçons et des juifs, dont les mains unies à la même truelle imposaient désormais jusques aux sols sacrés leurs humiliantes architectures».

M. Houblon avait lancé dix mille convocations à tous les cercles catholiques, à toutes les associations de bienfaisance, à tous les membres de la société de Saint-Vincent de Paul, de la Confrérie du Tiers-Ordre de Saint-François, etc., etc. Il assistait à l'arrivée des trains de pèlerins, en compagnie de «commissaires» choisis parmi les jeunes gens des meilleures familles, et portant à la boutonnière un insigne bleu céleste, frangé d'or, de la longueur de la main. Ces messieurs distribuaient aux pèlerins d'autres insignes, acceptés volontiers, prêtant à confusion: «Vive saint Martin!» y lisait-on en caractères argentés. N'était-ce pas la dévotion à saint Martin qui amenait effectivement tous ces étrangers?

M. Houblon avait eu des minutes de triomphe en conduisant par les boulevards cette foule docile que son aspect honnête et sa parole ardente échauffait le long du chemin. Il lui faisait crier: «Vive saint Martin!» Et elle criait. Les personnes de la ville, croyant à une opposition violente contre les choses accomplies, avaient eu peur un moment.