Il la regardait en écoutant sa réponse, et, par une sorte d'attention indéfinissable, il avait ôté son binocle. Elle lui en sut presque gré, car ses yeux ainsi étaient moins laids, quoiqu'il les fermât à demi, et que le double sillon rosé creusé par la pince, à la racine du nez, donnât à leurs environs l'aspect pénible d'une blessure. Ils contenaient une telle crainte de la minute présente, un tel désir de ne pas inspirer d'antipathie, une si franche admiration des deux créatures dont on lui avait des années durant vanté les mérites, enfin un si vif sentiment de sa propre petitesse en face de cette jeune fille distinguée, que le cœur de Geneviève fut un moment ébranlé. Elle se dit: «Comme il doit être bon!» Mais aussitôt: «Jamais je n'aimerai cette tête-là!»
Elle n'ajouta rien à sa petite réponse sèche. Il comprit qu'il lui avait déplu dès le premier coup d'œil. Cela acheva de le démoraliser. Il fallait parler. Il hasarda une réflexion qui parut saugrenue, à propos de la Marche Indienne de Sellénick accueillie autour d'eux par des applaudissements. Geneviève en conclut que, comme musicien, il était bon à conduire les noces de village; et elle le vit, en imagination, faisant grincer l'archet sur son instrument.
Mlle Cloque qui découvrait au notaire des qualités sérieuses sans toutefois être séduite par un homme aussi simple, demeurait fort embarrassée. L'abbé s'efforçait d'insuffler de la chaleur dans l'entretien; à défaut de paroles heureuses, il remuait sans cesse, de sorte qu'on remplissait les vides par de petites réflexions sans aucune portée: «Oh! pardon, Mademoiselle!... J'ai failli vous marcher sur le pied... On est beaucoup mieux ainsi... Je n'aime pas entendre la musique de trop près... Si je me mets comme cela, je vais tourner le dos à ces dames!... Nous aurons peut-être trouvé le moyen de nous caser, quand le concert sera fini...» On faisait tout ce qu'on pouvait pour sourire à chaque mot.
L'abbé remua si bien que les deux jeunes gens finirent par se trouver l'un à côté de l'autre. Alors, il accapara la tante afin de leur permettre de causer tous les deux.
Jules Giraud prit un parti héroïque. Il jugea qu'il perdrait son temps à essayer de faire du luxe. Il nommait ainsi dans sa pensée les tentatives de conversation sur des sujets généraux où il faut être profond ou élégant si l'on n'est pas capable de singer l'un ou l'autre. Il dit tout franchement à Geneviève que c'était bien inutile de chercher midi à quatorze heures quand on avait très peu de temps à rester ensemble et qu'on savait très bien pourquoi l'on se voyait. Elle fut un peu surprise de cette netteté; puis elle réfléchit vite que ce qu'il disait un peu gauchement, était précisément ce qu'elle avait pensé elle-même. Et elle l'écouta.
Il tremblait moins et s'exprimait mieux. Rien n'est tel que d'aborder de front le sujet. Il servit une partie des renseignements déjà fournis à la tante, car, livré à lui-même, il n'avait pas une grande variété de choses à dire et se bornait à ce qui lui semblait essentiel. Elle entendit à nouveau la série des «frais généraux, des vignobles et sapinières, de la grande voie ferrée et de la société de l'endroit.» Il reparla avec une piété très réelle de sa «vieille bonne femme de maman» qui pleurait de joie à l'idée d'avoir une fille. Il ne cherchait pas à attendrir, ni à surfaire quoi que ce fût; il étalait avec sincérité le «tableau de sa situation».
Il n'avait pas escompté l'avenir pour payer son étude. Tout était réglé; le moindre bénéfice entrerait directement dans le ménage. Il avait tout à fait repris son assiette, il allait, il allait, sans difficulté, se sentant appuyé sur le terrain des faits positifs. De plus, et, sans posséder une sensibilité très aiguë, il devinait la jeune fille plus attentive. Elle le regardait de temps en temps d'un clin d'œil bref qui signifiait: «Oui, oui, je comprends». Mais son regard, alangui par les longues rêveries et l'ennui, se relevait vers le lointain, semblant s'accrocher à un oiseau invisible, à une feuille d'arbre, à la frise de faïence qui se trouvait maintenant juste en face d'elle et qu'un rayon de soleil rendait étincelante.
—Maintenant, dit-il, Mademoiselle, il s'agira de savoir si tout ça vous convient?
—Si tout ça me convient? dit-elle, un peu comme si elle descendait d'un rêve; mais, Monsieur, rien de tout cela ne me fait peur.
—Oh! merci! dit-il.