Quand Mlle Cloque allait voir sa nièce Geneviève, le dimanche après-midi, elle prenait ordinairement le tramway qui partait de la rue Royale, traversait la Loire sur le pont de pierre et s'arrêtait alors au faubourg de Saint-Symphorien. Il y avait encore un bon kilomètre à faire à pied, et c'était un de ses soucis d'être rencontrée sur cette route poussiéreuse en été, boueuse en hiver, par les familles des compagnes de sa chère pensionnaire, dont les voitures la devançaient. Elle disait que le médecin lui ordonnait la marche; mais ce n'était qu'une des mille économies secrètes qu'elle réalisait pour faire face aux frais de cette pension luxueuse.
Mlles Jouffroy qui n'étaient pas assez sottes pour s'illusionner sur ces tristes cachotteries, avaient saisi aujourd'hui l'occasion de l'étourdissement que leur amie avait eu dans la matinée, pour aller voir une de leurs petites parentes, élève aussi du Sacré-Cœur de Marmoutier, et elles avaient fait monter mademoiselle Cloque en voiture avec elles.
Marmoutier est situé dans un lieu magnifique. Sur la rive droite de la Loire basse et nonchalante, c'est un énorme bâtiment moderne construit entre un vieux portail gothique qui date de l'antique abbaye, et des collines boisées ou plantées de vignes et qu'agrémentent encore de très anciens monuments ruinés. Dans la partie plane qui s'étend au long du fleuve, ce sont des jardins à perte de vue, des allées ombreuses, des massifs de fleurs; selon les heures, tout cela s'anime et se remplit de cris, ou retombe instantanément au silence le plus complet.
Très lentement, après qu'on avait sonné à la porte, à gauche du porche ogival, une vieille petite dame arrivait et vous toisait du bas des marches en mettant sa main en auvent sur ses yeux effarouchés de la lumière. Elle était d'origine italienne et s'appelait madame Cantalamessa. Elle faisait la joie des pensionnaires qui lui trouvaient la figure d'un polichinelle barbouillé de confitures, ce qui n'était qu'exagéré. Quand madame Cantalamessa vous avait reconnu, elle vous adressait un signe d'accueil qui pouvait aller jusqu'à l'amabilité. Mais malheur à qui se présentait pour la première fois en venant demander de voir une élève au parloir. C'était à croire que cette compatriote de Juliette avait eu, contre toute vraisemblance, des aventures de jeunesse, et il semblait qu'elle rêvât sans cesse à des complots d'enlèvements contre les jeunes filles confiées à sa garde.
La formule d'un protocole sévèrement observé voulait que l'on s'informât immédiatement de la santé de Madame de Montgomery, la Supérieure, ou tout au moins de madame la Surveillante générale qui passait pour être ni plus ni moins que la propre petite-fille de lord Byron. En vertu d'une fiction non dépourvue de style, les parents ne venaient pas ici voir leur fille dans une maison anonyme où l'on achète très cher une éducation et une instruction choisies; ils venaient chez Madame de Montgomery afin de lui présenter leurs hommages, après quoi ils embrassaient leur enfant placée ici avant tout pour recevoir le lustre d'un si grand nom.
Madame Cantalamessa prit un air embarrassé qui inquiéta les trois vieilles filles. Mlle Cloque, volontiers superstitieuse et croyant que tous les malheurs s'enchaînent et vous assaillent d'un coup, s'écria:
—Geneviève est malade! N'ayez pas peur de me le dire, je vous en conjure, madame Cantalamessa!...
La religieuse se hâta de la rassurer.
—La chère enfant, Dieu merci, n'est pas malade...
—Alors, c'est Léopoldine! firent en même temps les demoiselles Jouffroy.