[EN VACANCES]
Le centre de la vie commerciale de Tours est la rue Royale, que Loupaing s'était promis de faire débaptiser aussitôt assis au conseil. C'est une grande et belle voie qui traverse toute la ville en se prolongeant en ligne droite, sur une étendue de plusieurs kilomètres, par l'avenue de Grammont d'un côté, et de l'autre, par le pont de pierre jeté sur la Loire, et la Rampe de la Tranchée. C'est rue Royale que sont situés tous les grands cafés, les cercles, les coiffeurs, les modistes, les libraires, les marchands de musique ainsi que les dentistes et les pâtissiers, renommée de la ville. Des tramways la parcourent d'un bout à l'autre; on y voit à certaines heures des équipages assez brillants, des charrettes élégantes conduites par un officier, voire même des mails poudreux venus des châteaux des environs. Du temps de Mlle Cloque, il y avait à Tours beaucoup d'Anglais venus—cela est obligatoire à dire—«tant pour jouir de l'heureux climat du Jardin de la France, que pour y prendre le langage le plus pur», et l'on rencontrait fréquemment sur les trottoirs de la rue Royale, de blonds jeunes gens au visage rasé, au teint généreux, au pas démesurément long, et tenant à la main les accessoires du tennis. De quatre à cinq, avant le départ des trains, l'animation atteignait son comble, surtout le samedi, et notamment autour de chez Roche le célèbre confiseur.
L'hôtel du Faisan, un des plus importants, était situé rue Royale, et précisément dans le voisinage de Roche et du dentiste Mönick dont la gloire était alors presque européenne.
Mlle Cloque en s'acheminant vers le Faisan, ne manqua pas de jeter un petit coup d'œil aux pâtisseries destinées à être enlevées en un tour de main par les pensionnaires de Marmoutier. Elle rencontra à travers les glaces, le regarda la fois amical et hautain, réservé et serviable, prometteur et sucré de Mlle Zélie, préposée depuis trente ans au maintien de la qualité traditionnelle des babas. Elle lui répondit d'un signe de tête: «A tout à l'heure!»
Pendant les vacances de Geneviève, on venait là souvent, l'après-midi, et l'on était toujours sûre d'y rencontrer quelques figures amies.
Mlle Cloque arriva en même temps que deux grands omnibus remplis de jeunes têtes tournant et virant de droite et de gauche, comme des oiseaux échappés. Elle avait reconnu Geneviève. Les familles se pressèrent autour du marchepied, avides d'embrasser leurs enfants, avant même de se reconnaître entre elles.
Il y eut un instant de brouhaha indescriptible, de baisers, d'interrogations sur la santé, sur les prix, sur mille détails particuliers: «Mère chérie!... Et grand'maman?... Bonjour Tatave... Tu as encore oublié tes peignes?... Madame de Montgomery... Mon étui à musique... Non, figure-toi, on s'est gorgé de crème!... C'est mon scapulaire... Sept fois nommée... Oh superbe! Monseigneur y était... Je monterai à cheval, dis papa?... Les élections sont si mauvaises...»
Et, dès que sont prononcées ainsi les phrases essentielles qui établissent le premier contact avec le monde, ce sont encore des doigts sur la bouche, comme lors de la dernière visite de Mlle Cloque au salon du couvent, et l'on entend dans chaque groupe: «Oh! cette Léopoldine!... Non, cette fois, c'est vraiment trop fort!... Si tu avais vu la tête de la malheureuse sœur converse!... Il faut que cette Léopoldine ait le diable au corps!... Oui, oui, il paraît qu'elle est possédée!... Et pas moyen de l'arrêter!... La sœur en fera une maladie... Nous avons ri de tout notre cœur!...»
—Mais qu'est-ce qu'il s'est passé? interrogent les parents.
Et l'on se tourne vers Léopoldine qui, dès le premier abord avait attiré tous les regards par un corsage et un chapeau d'une recherche qui contrastait outrageusement avec le costume d'uniforme de toutes ces demoiselles. Mlles Jouffroy et leur jeune parente étaient allées se réfugier dans un coin de la cour de l'hôtel, entre des lauriers en caisse, les deux vieilles filles complètement hébétées de la note discordante de cette toilette et des clignements d'yeux et des commentaires qu'elle provoquait.